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Économie

Les banques islamiques peinent à s’imposer au Liban

Focus

Alors que la finance islamique est en plein essor au niveau mondial, les acteurs locaux restent confrontés à de nombreux obstacles qui entravent leur développement.

22/03/2016

Plus de vingt ans après son entrée sur le marché libanais, la première banque islamique au pays du Cèdre compte ouvrir d'ici à la fin du mois une nouvelle branche sur l'avenue de l'Indépendance, à Achrafieh. Et l'emplacement n'est pas anodin : l'avenue abrite déjà la plupart des banques Alpha du pays comme la Byblos Bank, Bank Audi, Bank of Beirut, la SGBL, la Banque libano-française et la Blom Bank. « L'ouverture de cette nouvelle branche est une étape importante pour la banque al-Baraka car il n'y a aucune banque islamique dans ce quartier vivant », commente pour L'Orient-Le Jour Mutasim Mahmassani, directeur général de la banque al-Baraka au Liban. Son établissement compte déjà une dizaine de branches sur tout le territoire et plus de 600 dans 16 autres pays.

Crédibilité depuis la crise
Apparue en 1975 à Dubaï avec la Dubai Islamic Bank, la finance islamique est basée sur les principes de la charia, interdisant notamment l'intérêt, la spéculation ou le financement de certaines activités prohibées par l'islam (voir encadré).
Et depuis quelques années elle connaît un véritable boom sur la planète. Selon le comité des services financiers islamiques (IFSB), les avoirs des banques islamiques ont atteint 1 476 milliards de dollars en 2014 dans le monde, avec une croissance annuelle de 17 % entre 2009 et 2013. À ce rythme, ce secteur atteindra les 2 700 milliards de dollars en 2020. Et c'est dans les pays du Golfe que sa part de marché est la plus importante (37,6 % du total des actifs des banques islamiques), suivie par la zone Mena (34,4 %) et l'Asie (22,4 %). « La banque islamique se propage partout dans le monde car elle jouit d'une forte crédibilité depuis la crise internationale de 2008, les banques islamiques traitant exclusivement avec l'économie réelle : les instruments financiers dérivés et les transactions spéculatives sont prohibés », observe M. Mahmassani.

Pourtant, au Liban, ce secteur reste lilliputien. Avec seulement cinq banques – al-Baraka, Lebanese lslamic Bank, al-Bilad Islamic Bank, Blom Development Bank et Arab Finance House – qui se partagent 507 millions de dollars d'actifs en décembre 2015, elles représentent moins de 1 % du secteur bancaire libanais. « Ceci est surtout lié à la faible demande pour ce genre de banques au Liban », souligne Mouataz Natafgi, directeur général de la Blom Development Bank, une filiale de la Blom Bank dédiée à la finance islamique, qui opère depuis 2007 dans le pays.
Or, contrairement aux idées reçues, les banques islamiques ciblent toutes les populations et communautés, mais ce sont surtout ceux qui croient à la prohibition de l'intérêt (« riba »), assimilé à l'usure, qui sont surtout visés. Et, même à ce niveau, « les Libanais ne comprennent pas vraiment le fonctionnement d'une banque islamique, nous travaillons donc à les sensibiliser à ce type de pratiques bancaires en organisant des ateliers, des cours à l'université et des conférences », explique M. Mahmassani.

Le développement de la finance islamique est surtout freiné par d'autres types d'handicaps, plus structurels. « Le secteur bancaire libanais est très compétitif, il est donc difficile de gagner des parts de marché. La majorité des banques libanaises investit une grande part de ses liquidités dans les obligations d'État tandis que les banques islamiques n'y ont pas accès, car ce type de produit n'est pas en conformité avec la charia », détaille M. Mahmassani. En effet, le ministère des Finances n'émet pas l'équivalent islamique des bons du Trésor, les « sukuk » – des obligations pouvant être étatiques ou non. Pourtant, l'Angleterre par exemple a annoncé l'émission de son premier « sukuk » d'environ 250 millions d'euros en juin 2014.

(Pour mémoire : La finance islamique pour assainir le système)

 

Double imposition
Les règles de la finance islamique marginalisent aussi ses acteurs du point de vue de la politique monétaire. « Nous ne pouvons pas bénéficier des plans de relance de la Banque centrale par les prêts subventionnés, car ces derniers sont de facto basés sur une politique de taux d'intérêt, contraire au fonctionnement des banques islamiques », indique M. Mahmassani. Pour rappel, la Banque du Liban (BDL) avait annoncé en janvier, pour la quatrième année consécutive, un nouveau plan de relance d'un milliard de dollars de crédits subventionnés, notamment dédiés au secteur de l'immobilier et aux PME.

Enfin, les banques islamiques sont sujettes à la double imposition, car elles fonctionnent sur des contrats de vente et d'achat (voir ci-dessous). « Il faut que la question fiscale soit examinée au Parlement, mais nous savons bien qu'il ne va pas se pencher là-dessus à court terme », déplore M. Mahmassani.
Pour M. Natafgi, le secret d'un essor local passe davantage à travers le ciblage d'une niche spécifique que par l'adaptation de l'environnement légal ou l'innovation financière. « Les banques islamiques pourraient s'étendre davantage au Liban si elles exerçaient un rôle de banques de développement plutôt que d'essayer de copier les produits et services des banques traditionnelles », dit-il.


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Le fonctionnement de la finance islamique

Selon la loi 575 de 2004, l'établissement d'une banque islamique au Liban doit être approuvé par la Banque du Liban, et l'assemblée générale de la banque doit nommer un organe consultatif en matière de doctrine islamique.
Les banques islamiques sont assujetties au respect de plusieurs principes de la charia, comme : l'interdiction du financement d'activités prohibées (alcool, viande de porc, pornographie, jeux de hasard et tabac...), de la spéculation (« maysir ») et de l'intérêt (« riba »).
Le premier instrument-clé de la finance islamique est la « Mudaraba » : le client dépositaire signe un contrat avec la banque autorisant cette dernière à user des fonds dans son portefeuille d'investissement contre un pourcentage des profits réalisés par la banque sur ce projet. En cas de perte, le client pourra donc perdre son dépôt. « Il n'y a jamais eu de cas de perte de capitaux dû à la politique de crédit conservatrice adoptée par les banques islamiques», indique Mouataz Natafgi, directeur général de la Blom Development Bank.
Autre instrument-phare, la « Mourabaha », un prêt sans intérêt basé sur un contrat d'achat et de vente : la banque achète le bien à la place du client, qui lui rembourse ensuite le montant du bien sur une durée prédéterminée, majoré d'une commission fixe et déterminée à l'avance.
Enfin, la « Moucharaka », qui permet à la banque de contribuer au financement d'un projet initié par un client ;
les profits et les pertes sont partagés en fonction du capital investi par chacun.

 

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