Nabil Kanbar.
Il est de ces êtres qui vous secouent. En rencontrer un, c'est sentir comme une brise qui vous souffle au visage, comme l'eau fraîche qui s'attaque à vos yeux les matins où ils ne veulent pas s'ouvrir.
Dans ce Beyrouth en perpétuelle mutation, à chaque fois que je rentrais chez moi au fil de ces 23 dernières années d'exil, son cabinet était devenu ma boussole. Depuis le cinquième étage de ce grand immeuble à Tehwita, je m'appropriais cette ville avec l'impression que rien, autour, ne pouvait me perdre. Le Dr Nabil Kanbar a été mon professeur à l'Université de Balamand au début des années 90. Nous étions remplis de certitudes, empêtrés dans nos angoisses mais déterminés à changer notre société. Ce professeur « pas comme les autres » nous attirait comme un aimant.
Il était aussi intrigant que motivant, aussi défiant que rassurant, aussi rebelle que résilient. La seule chose qu'il ne savait pas faire, c'était baisser les bras. Il était donc hors de question qu'il accepte de nous voir abandonner nos batailles pour tenter de construire un monde un peu moins cruel.
Personnalité charismatique et forte, il ne laissait personne indifférent, que vous l'aimiez ou pas, vous redoutiez son regard. Il pouvait paraître distant, comme coupé du monde, terré au fond de sa bulle qui carburait au feu de sa pipe qui ne le quittait jamais. Il vous fallait quelques minutes de conversation pour comprendre que s'il était en colère, c'est contre les injustices de la vie, que s'il était remonté, c'est contre la guerre dévastatrice, que s'il était inquiet, c'est parce qu'il s'interrogeait sur quelles valeurs nous léguer en ces temps si troubles; avec cette éternelle question: «L'éducation devait-elle nous permettre de changer le monde ou de nous y adapter ? »
Il savait exactement comment stimuler notre appétit d'apprendre. Et, quand nous avions faim, plutôt que de nous donner des poissons, il nous apprenait à les pêcher. Quand nous avions soif, plutôt que de nous donner de l'eau, il nous emmenait à la plus belle source. Loin de tout repos, Nabil, comme osaient l'appeler certains d'entre nous, nous a fait vivre le rêve de tout étudiant qui se cherche : rencontrer le professeur qui va devenir le cadre sur lequel il peut se fonder pour grandir. Ce cadre que l'on chérit au point de le questionner en permanence, de le tester, de le secouer, de le mettre au défi et surtout de lui dire qu'on a besoin de lui.
Le Dr Kanbar, ce grand humaniste à la culture générale aussi immense que son intelligence et aussi profonde que son humilité, n'avait de cesse de nous apprendre à réfléchir sur nos « systèmes de valeurs ». Comme plusieurs de mes collègues et amis à qui il a changé la vie, ce père spirituel m'a toujours convaincue de pousser encore plus loin mes études. Le Dr Kanbar était un maître à penser à part entière en termes de justesse scientifique et de relativisme culturel. Son sens du professionnalisme, de l'exigence et de l'effort permanent sur soi en a fait un chercheur hors pair, refusant d'ingérer un savoir sans s'interroger sur son adaptabilité à notre culture libanaise. Sa conscience professionnelle le poussait à s'interroger sur presque tout, et toujours avec humour.
À 47 ans, maintenant qu'il m'a définitivement laissée me débrouiller seule (« dabbri rassik », comme il me disait souvent), au bout de quelques jours d'isolement volontaire et de larmes, j'ai compris pourquoi il m'a marquée au point de devenir mon deuxième père. Comme Mikhaël, mon père qui m'a donné la vie, Nabil faisait partie de ces « parents » qui vous apprennent à être libre, à vous connaître au point de ne plus pouvoir vous trahir, et au point de savoir comment vous garder toujours debout, sous le soleil ou dans la tempête. Sans cesser de vous dire : « N'oublie pas... Tout est jeu. »
Paulette FARCHAKH


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