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Moyen Orient et Monde

« J’en étais arrivé au point de vouloir que l’EI me tue »

témoignage

Pour la première fois, Khalifa el-Khoder, un Syrien de 21 ans, raconte ses sept longs mois de détention dans une prison de l'organisation État islamique. Aujourd'hui, la première partie de son témoignage.

Nour BRAIDY | OLJ
16/02/2016

Khalifa el-Khoder venait d'avoir 21 ans quand sa vie a basculé. C'était en juin 2014, au barrage de Tal Jijan, dans la province d'Alep. Un Marocain, membre de l'organisation État islamique, a pointé le doigt vers lui et lui a dit : « Toi, prends tes affaires et descends. » Le début de sept longs mois de captivité, pendant lesquels il découvrira la nature de son « crime » : avoir dessiné la Vierge sur un mur d'Alep.

La descente aux enfers, pour ce jeune Syrien originaire de Raqqa, avait commencé un an plus tôt, en avril 2013, quelques mois après le début de la bataille d'Alep qui emporte la ville dans un tourbillon de violence et provoque notamment l'exode des chrétiens. Alors que les combats font rage entre l'armée syrienne et les rebelles, Khalifa décide de dessiner la Vierge Marie sur un pan de mur en ruine de la ville. Khalifa est musulman. Pour cet étudiant en sociologie, dessiner la Vierge est un message de paix à l'intention du monde.

En 2014, Khalifa vit seul dans « Alep libérée » (sous contrôle de l'Armée syrienne libre, NDLR). Mais il fait des allers-retours fréquents à Raqqa pour observer les changements dans sa ville passée sous l'emprise de Daech en juin de la même année. « Après chacun de mes allers-retours, je notais les transformations radicales dans la capitale autoproclamée de l'EI : les murs étaient tous peints en noir, le nombre des étrangers qui y vivaient ne cessait d'augmenter... » raconte-t-il à L'Orient-Le Jour via Skype.

« Passer d'un monde à un autre »
Le 3 juin 2014, après une soirée à Alep chez des amis, Khalifa décide de se rendre au petit matin à Raqqa, en passant, par précaution et comme à son habitude, par Manbij (dans la province d'Alep). Mais cette fois, au premier barrage de l'EI, à Tal Jijan, le van dans lequel il se trouve est arrêté. Un milicien marocain de l'EI, accompagné d'un Syrien et d'un enfant, lui ordonne de descendre. Lorsqu'il sort du van, Khalifa est terrorisé. « Je me suis dit, c'est fini, je suis mort. »

Le jeune homme est emmené dans une mosquée faisant office de prison. « J'étais incapable de marcher, je ne sentais plus mon corps. J'avais l'impression de passer d'un monde à un autre. » Khalifa est fouillé, déshabillé puis interrogé. « Je me suis contenté de dire que j'allais à Manbij pour me doucher et faire ma lessive parce qu'il n'y avait pas d'eau à Alep. On m'a demandé si j'avais prié, j'ai répondu par la négative. On m'a alors envoyé prier. Ma prière était une prière d'adieu. » Sans comprendre ce qui lui arrive, Khalifa se voit accusé de tous les maux, dont être membre du front al-Nosra (rival de l'EI sur le terrain, NDLR). Sans avoir le temps de se poser des questions, Khalifa se retrouve embarqué à bord d'une voiture conduite par un Tunisien.


(Lire aussi : Comment témoigner de la (sur)vie à Raqqa sans se faire tuer par Daech)

« Je voulais qu'ils me tuent »
Direction la prison d'al-Bab, au nord-est d'Alep, un ancien palais de justice transformé par l'ASL puis par l'EI en centre de détention. Sans qu'on ne lui adresse un seul mot, le jeune Syrien est jeté dans une cellule de moins de deux mètres carrés dans laquelle se trouvent deux autres prisonniers, des combattants de l'ASL. Il y passera un mois avant d'être envoyé dans une cellule de 80m2 avec 90 personnes puis dans une autre d'un peu moins de 40 m2 dans laquelle sont entassés 55 prisonniers. Selon lui, ce passage d'une cellule à l'autre est un moyen employé par l'EI pour empêcher l'établissement de liens amicaux entre les détenus.

Des premiers jours de sa détention, Khalifa se souvient surtout de la porte de son cachot. « Cette porte noire me tétanisait, m'étouffait. Je passais mes journées la tête collée au mur. J'en étais au point de vouloir que l'EI me tue. » Mais Khalifa se reprend et décide de tout faire pour survivre : « J'ai commencé à imaginer des dessins colorés sur la porte, Daech (acronyme arabe de l'EI) déteste les couleurs. »
Petit à petit, Khalifa s'adapte à la prison et se plie à ses règles. « La prière était obligatoire, sinon c'était la torture », raconte l'ex-détenu. Les repas sont servis deux fois par jour. « Le matin, nous avions droit à du pain avec un peu de confiture ou un œuf, et le soir à un peu de riz. » Avec des papiers qui traînent depuis l'époque où la prison était un palais de justice, Khalifa fabrique des cuillères pour manger.

« Tous les 40 jours, on nous donnait un rasoir qui devait servir à 5 personnes, se souvient-il. Si quelqu'un se rasait la barbe entièrement, il était emmené à la salle de torture, car nous devions juste nous raser la moustache, entre les jambes et sous les aisselles. »
Khalifa dort à même le sol, avec un sac de chaussures en guise d'oreiller.

(Lire aussi : « J’ai caché mes pantalons roses et jaunes, et je me suis entraîné à marcher d’une façon masculine »)

 

Si la souffrance devait avoir un son...
Au cours de son séjour, Khalifa parvient à tisser des liens avec certains prisonniers. « Nous avions réussi à fabriquer un jeu d'échecs et nous parlions souvent de ce que nous ferions après notre sortie », raconte-t-il. Selon lui, les détenus, âgés de 15 à 70 ans, étaient « majoritairement des chabbiha (miliciens pro-Assad) et des combattants de l'ASL ». Il côtoie aussi des fonctionnaires arrêtés par l'EI après avoir voté pour la réélection de Bachar el-Assad à la tête de l'État.

Chaque semaine, un jihadiste entre dans la cellule et appelle plusieurs détenus. « Ils ne revenaient jamais, nous savions qu'ils avaient été exécutés. » Un jour, en août 2014, les prisonniers entendent leurs gardes faire la fête et rire aux éclats. Ils venaient d'arrêter un Japonais. Haruna Yukawa sera exécuté en janvier 2015.
Plus traumatisants encore que les rires des geôliers, les cris de douleur des détenus torturés. « Si la souffrance devait avoir un son, ce serait celui-là, lâche Khalifa. Chaque jour, j'entendais les détenus crier Allah et les bourreaux crier l'État islamique!  » Le détenu devait alors répondre « restera ». Pour tenter d'oublier, Khalifa écoute les enregistrements mis à la disposition des prisonniers. « Nous avions le choix entre des hymnes de Daech et des cours sur l'islam. Je les ai tous retenus par cœur... »

Les cris hantent Khalifa. Les odeurs aussi. « L'odeur des excréments, de la sueur, de nos habits sales et de la moisissure ne quittait pas mes narines. La cellule, équipée d'une seule toilette, n'était pas aérée. Elle était obscure et sale. Nous étions sous terre et, en été, la chaleur était étouffante. »

Après 50 jours de détention, Khalifa subit son premier interrogatoire. Comme toutes les séances qui s'ensuivront, il est interrogé par un homme masqué, un Syrien. « Il me disait qu'il savait tout de moi et me frappait avec un tuyau vert pour que je passe aux aveux. » Mais Khalifa ne dit pas un mot. Quelques semaines plus tard, un membre de l'EI entre dans la cellule, le regarde dans les yeux avant de lancer : « Qui a dessiné la Vierge ? Tu es en train de lécher les bottes des nasrani (chrétiens) ? »
À ce moment-là, Khalifa n'a plus de doute : son tour est venu de passer dans la salle de torture.

(lire la suite du récit ici)

 

 

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