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Moyen Orient et Monde

« Je ne supportais plus d’entendre mon bourreau dire “Allah Akbar”... Je haïssais ces mots ! »

Témoignage

Pour la première fois, Khalifa el-Khoder, un Syrien de 21 ans, raconte ses sept longs mois de détention dans une prison de l'organisation État islamique. Dans la première partie de son récit, il revient sur son arrestation, dans la province d'Alep, et les premiers temps de son incarcération. Jusqu'au jour où un membre de l'EI l'accuse d'avoir... dessiné la Vierge.

Nour BRAIDY | OLJ
17/02/2016

Au bout de 50 jours de détention, Khalifa el-Khoder subit son premier interrogatoire. Plusieurs séances vont suivre sans que le jeune Syrien ne lâche rien. Mais un jour, un jihadiste regarde le jeune homme dans les yeux, et lui lance : « Qui a dessiné la Vierge ? Es-tu en train de lécher les bottes des "nasrani" (chrétiens) ? » À ce moment-là, Khalifa n'a plus de doute : son tour est venu de passer dans la salle de torture.

Le supplice du « Ballanco »
Menotté, les pieds attachés, les yeux bandés, il est allongé sur le ventre. Son bourreau place une cheville métallique entre ses mains et ses pieds pour les lier. À l'aide d'une chaîne, il est suspendu à un mètre du sol, les mains et les pieds attachés derrière le dos. « Comme un sac », lâche Khalifa. Cette forme de torture est connue sous le nom de « Ballanco ». Le supplice dure quatre heures. « Avoue, me lançait sans cesse mon bourreau. Mais je ne disais rien. Il me frappait tellement fort que mon visage cognait contre la chaîne. Je sentais des fourmillements dans tout mon corps, j'avais l'impression d'être électrocuté. »

Après une petite pause, prière oblige, le bourreau de Khalifa revient à la charge. Il lui demande s'il a photographié des combattants de l'Armée syrienne libre (ASL) faisant la guerre au groupe État islamique. « J'ai répondu oui pour en finir. » Une réponse qui lui vaut un retour à terre et un immense soulagement...
L'EI utilise toute une panoplie de techniques de torture dans la prison d'al-Bab, raconte Khalifa. L'électrocution, « une technique utilisée dans les prisons du régime syrien » ; les bourreaux de l'EI peuvent également enfermer le détenu dans une armoire étroite, les mains menottées au-dessus de la tête. « Cela peut durer plusieurs jours. »

Après sa première séance de torture, Khalifa est incapable de bouger. Il a des bleus sur les mains et les pieds, du sang séché sur les articulations. Il subit toutefois une deuxième séance de Ballanco. Cette fois, son supplice va durer cinq heures. « Je me sentais mort. Je pensais à mes parents, à ma petite sœur. Puis, j'ai décidé de parler à Dieu, de lui raconter mes rêves... »
À ses côtés, son bourreau prie. « Je ne supportais plus d'entendre mon bourreau dire "Allah Akbar"... Je haïssais ces mots ! Comment cet homme pouvait-il prier et m'infliger cette torture ? » Khalifa décide alors d'avouer avoir dessiné la Vierge, estimant que « ce serait plus digne de (lui) ».

 

(Lire aussi : Comment témoigner de la (sur)vie à Raqqa sans se faire tuer par Daech)

 

« Je savais que mon heure approchait »
Quelques jours plus tard, Khalifa, toujours sous interrogatoire, voit un prisonnier se balançant sur le Ballanco. « J'étais tétanisé et de plus en plus convaincu de ma décision : tout avouer, faire ce qu'ils veulent. »
On lui appose son empreinte digitale sur un papier dont il ignore le contenu, et après quelques jours d'attente, il est envoyé devant un juge tunisien. Son « crime » avoué, Khalifa attend le jugement dans une cellule réservée aux prisonniers de guerre. Ceux-là peuvent faire l'objet d'une transaction. « Si tu ne veux pas mourir, demande à tes parents de t'échanger contre un combattant de l'EI détenu par l'ASL », lui disent les jihadistes.
Les parents de Khalifa sont alors autorisés à lui rendre visite. Ils font 200 km pour une rencontre de 15 minutes. « Ma mère avait le visage totalement voilé, je ne pouvais voir que ses yeux larmoyants, raconte le jeune Syrien. Je lui ai dit que je savais que mon heure approchait et je lui ai demandé de m'oublier. »

Khalifa passe plusieurs semaines dans cette cellule où il côtoie des cadres de l'ASL et du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Il tue le temps en lisant les livres de religion qui lui tombent sous la main. Il lit pour oublier ce sentiment tenace que sa fin approche. Les nerfs à vif, le jeune Syrien sursaute à chaque fois qu'il entend la porte s'ouvrir. Jusqu'à ce jour de fin novembre, quand un combattant de l'EI l'escorte dans une pièce où l'attend le juge. Le verdict tombe : Khalifa est condamné à mort pour avoir dessiné la Vierge et pour avoir soi-disant pris des photos de combats entre l'EI et d'autres groupes.

« Le lendemain, on m'a emmené dans un bâtiment proche de la prison. En voyant le ciel et les nuages pour la première fois depuis des mois, je n'ai pas pu retenir mes larmes. D'autant plus que je pensais qu'on m'emmenait vers la mort », raconte-t-il.
Mais dans la nouvelle prison, Khalifa apprend qu'un groupe de détenus dont il fait partie a été « gracié par Abou Bakr el-Baghdadi (chef de l'EI et calife autoproclamé) » et qu'il devrait passer trois mois dans une prison de « réhabilitation ». Il suit alors des cours de religion. L'un de ses professeurs, qui maîtrise parfaitement la langue arabe, est un Allemand, connu sous le nom de Abou Youssef el-Almani, marié à une Libano-Allemande.

 

(Lire aussi : « J’ai caché mes pantalons roses et jaunes, et je me suis entraîné à marcher d’une façon masculine »)

 

« J'avais le choix entre rester en prison, me faire tuer et fuir »
Rapidement, l'angoisse reprend le dessus. Pendant son séjour, Khalifa découvre en effet que l'un des détenus, lui aussi gracié, a été malgré tout exécuté. « Je me suis dit qu'on m'avait menti et que je devais absolument m'enfuir. »
Le 17 décembre 2014, le jeune Syrien prévient un prisonnier devenu gardien du « centre de réhabilitation » qu'il sort et qu'il sera de retour à temps pour son travail : remplir des sacs de sable utilisés pour protéger la prison contre les frappes de la coalition. Après avoir marché près d'un kilomètre, il joue le tout pour le tout et demande à un automobiliste qu'il ne connaît pas de l'aider. « Aujourd'hui, en y repensant, je réalise l'énorme risque que j'ai pris. Mais je n'avais plus rien à perdre. J'avais le choix entre rester en prison, me faire tuer et fuir... J'ai opté pour la fuite. »

Le trajet n'en finissait pas. Trois heures interminables de route durant lesquelles Khalifa a l'impression que la voiture se traîne. Arrive le premier barrage de l'EI. Khalifa parvient à garder son sang-froid. « Je savais que Daech était très méticuleux dans le contrôle des voitures qui entrent dans ses régions. » Ce n'est qu'une fois ce barrage passé que Khalifa avoue au chauffeur qu'il vient de s'échapper d'une prison de l'EI. « Il a paniqué et m'a demandé de ne plus jamais le contacter une fois que nous serions arrivés sains et saufs, se souvient-il. Pendant tout le trajet, j'ai gardé le silence. Comme un enfant, je regardais les paysages autour de moi. Je revoyais des choses auxquelles je pensais dans la prison et que je croyais ne plus jamais revoir. »
La voiture avale les kilomètres. Passant un village, un autre, des check-points de l'ASL, des check-points du Front al-Nosra... jusqu'à arriver à Alep. « En entrant enfin à Jazmati, mon quartier alépin, j'ai eu l'impression de pénétrer dans un lieu sacré. Des enfants se sont mis à m'appeler, des adultes sont sortis pieds nus pour me voir... Tous me croyaient mort. »

Affronter ses démons
Khalifa rentre chez lui. Tout est intact. La tasse de thé qu'il sirotait et le livre qu'il lisait avant son arrestation. Rien n'a bougé. « Je touchais les murs, je n'arrivais pas à croire que j'étais en vie. En voyant mon reflet dans le miroir, je me suis à peine reconnu. »
Dès le lendemain, Khalifa part pour la Turquie où il entame une longue convalescence. Il a perdu 10 kg et sa vision s'est détériorée en raison de la malnutrition. Pendant plusieurs mois, il soigne la lèpre qu'il a attrapée en prison. « Mais le pire, c'est la souffrance psychologique, ces blessures qui ne cicatrisent pas. »

L'idée de fuir en Europe lui traverse l'esprit à maintes reprises. Mais Khalifa décide qu'il ne veut plus vivre en cavale, qu'il veut affronter ses démons pour pouvoir les combattre. En Turquie, le jeune Syrien poursuit ses études de sociologie en ligne et décroche sa licence. Il prend des cours de français pour pouvoir un jour s'inscrire à la Sorbonne. Son rêve. Journaliste à la pige, il écrit sur Raqqa et Alep. Khalifa va également écrire sa propre histoire.

Aujourd'hui, si Khalifa regarde résolument vers l'avenir, les démons du passé le hantent toujours. « Quand il fait froid, la douleur aux mains vient me rappeler les heures de torture sur le Ballanco. » Ses anciens bourreaux le hantent aussi, malgré les kilomètres et le temps. « Quand je regarde une vidéo de l'EI, souvent, je les reconnais. Je les reconnais rien qu'en voyant leurs yeux. »

 

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Sabbagha Antoine

Choquant , triste , répugnant et révoltant .

LS

Un miraculé de l'enfer sur Terre. Bienvenue parmi nous Khalifa.

HABIBI FRANCAIS

un ange entre les mains de diables...un peuple saint est crucifie et martyrise sous nos yeux.....pris en etau entre daech et assad.

Halim Abou Chacra

Difficile de croire entièrement à ce récit.

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