Moyen Orient et Monde

La politique du bord du gouffre

Eclairage
08/01/2016

« Get me Javad. »

À Ketchum, dans l'Idaho, où avec son épouse (née Teresa Heinz, 500 millions de dollars grâce au ketchup du même nom) il possède une de ses cinq résidences secondaires, John Kerry vient de recevoir comme un crochet du droit au menton la nouvelle de la décapitation de Nimr el-Nimr, et son premier geste est d'appeler au téléphone le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, pour lui faire part de sa « vive inquiétude » (« deep concern ») et appeler à la retenue. Trop tard : des foules en colère ont achevé de détruire tout ce qui leur tombait sous la main à l'ambassade d'Arabie saoudite à Téhéran et au consulat de ce pays à Machhad. C'est plus qu'une crise (majeure), aurait dit Talleyrand, il y a eu là une double erreur.
Il est indéniable qu'en prenant la décision d'exécuter le dignitaire religieux chiite, Riyad savait à quoi s'attendre. Il est tout aussi clair qu'en laissant faire quelques excités tout contents de se découvrir un nouveau « Satan », le régime des mollahs choisissait de claquer une porte, celle d'une normalisation certes hautement improbable. Pourquoi dès lors cette hâte de part et d'autre à déclencher ce qui ressemble déjà à une crise majeure susceptible d'embraser le Moyen-Orient tout entier ? Il faut bien se rendre à l'évidence que, dans les deux capitales concernées, ils sont quelques-uns (au moins) à y trouver leur compte.


En Iran, ce n'était un secret pour personne que le guide suprême, une grande partie du clergé ainsi que les pasdaran ne voyaient pas d'un bon œil l'heureuse conclusion de la négociation-marathon ayant abouti à l'accord sur le nucléaire. À raison, les deux premiers jugeaient qu'il s'agissait là d'un signe annonciateur du déclin de leur autorité quand les seconds appréhendaient déjà le début de la fin de leur mainmise sur les secteurs les plus juteux de l'économie. Si l'ayatollah Khamenei a laissé faire le tandem Rohani-Zarif, il n'en a pas moins rappelé en de multiples occasions qu'il n'était que tièdement favorable à l'accord avec le groupe des 5 + 1, soit les membres permanents du Conseil de sécurité et l'Allemagne. Avec Khatami autrefois, il avait patiemment attendu son heure pour renvoyer à ses chères études ce trublion qui, entre autres lubies, défendait le principe du dialogue des civilisations.


La conjoncture dans le royaume wahhabite est autrement plus complexe. Malgré la coalition mise en place il y a dix mois, les Saoudiens peinent à mettre au pas une rébellion houthie qui a su habilement jouer de ses attaches avec certaines tribus et faire vibrer la fibre patriotique d'une population excédée de voir la « libération » promise tourner à une entreprise systématique de démolition des rarissimes et combien fragiles réalisations accomplies ces dernières années dans un pays qui compte parmi les plus pauvres de la planète. L'opération « Decisive Storm » (26 mars-21 avril de l'année 2015) puis celle baptisée « Restoring Hope » qui lui a succédé et qui vient d'être allègrement rompue débouchent sur un inquiétant constat : la nation la plus riche du Proche-Orient se révèle impuissante face à un mouvement hier encore inconnu et ne bénéficiant que de timides appuis extérieurs – sinon verbaux.


L'Arabie saoudite se serait volontiers passée du boulet yéménite alors que sa situation financière inspire les pires inquiétudes. Le royaume continue à pomper à tour de bras un pétrole qui est bradé sur les marchés mondiaux. D'où un net déséquilibre budgétaire approchant cette année les 100 milliards de dollars, ce qui nécessite de puiser dans le fonds de réserve. Celui-ci passe donc de 737 milliards de dollars en août 2014 à 672 milliards en mai dernier. En 2018, prévoit-on, il tomberait au rythme actuel à 200 milliards.
Les exportations de pétrole – 80 pour cent des revenus – devraient connaître, elles, un net déclin, déjà entamé en 2006, à partir de 2018, estime le Journal of Petroleum Science and Engineering. Piètre consolation : la consommation domestique a augmenté de 7,5 pour cent ces cinq dernières années et la courbe sera ascendante dans la décennie à venir, ce qui a déjà porté l'État à se lancer dans une hasardeuse réduction des subventions dont jouissent certains produits de première nécessité, dont l'essence. De plus, au pays de l'or noir et de l'abondance des biens, le quart de la population vit sous le seuil de pauvreté et le chômage touche 12 pour cent du secteur de l'emploi – il est de 35 pour cent parmi les jeunes.
Alors, que l'on qualifie ce qui se passe depuis quatre jours de « fuite en avant » ou d'« erreur de parcours », le résultat est le même, hélas : il faut faire son deuil, pour longtemps encore, d'une solution au casse-tête yéménite, d'un règlement de l'imbroglio syrien et d'une issue heureuse à un quelconque problème qui pourrait surgir dans un avenir proche. Ou lointain...

 

Voir d'autres éclairages de Christian Merville sur son blog, « Le Merville Post »

 

 

 

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Henrik Yowakim

Pourquoi dès lors cette hâte de part et d'autre à déclencher ce qui ressemble déjà à une crise majeure susceptible d'embraser le Moyen-Orient tout entier ?
AH BON ET NOUS QUI CROYIONS QUE LE MOYEN ORIENT VIVAIT JUSQU'ALORS DANS LA PAIX DES MINI CRISES COMME LA GUERRE TOTALE EN IRAK,EN SYRIE,AU YEMEN,ET QUI NE SONT PAS DU TOUT SUCEPTIBLES D'EMBRASER LA REGION ENTIERE?
CE SERAIT QUOI CETTE "CRISE MAJEURE" QUI EMBRASERAIT "LE MOYEN ORIENT TOUT ENTIER" EN DEHORS DES CRISES QUASI PERMANENTES QUI L'EMBRASENT DEJA DEPUIS L'ETABLISSEMENTE D'iSRAEL L'INSTAURATION DE LA REPUBLIQUE ISLAMIQUE EN IRAN?
ARTICLE LUMINEUX:ON COMPRENDS MAINTENENAT ET ENFIN CE QUE PARLER POUR PARLER VEUT DIRE.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE ANALYSE... UN ECLAIRAGE... DIGNE DE CE NOM ! MERCI MONSIEUR MERVILLE POUR CET ARTICLE.
ACTIONS ERRONNEES ET REACTIONS IRRESPONSABLES DES DEUX FACES DE LA MEME MONNAIE RISQUENT DE PLONGER LA REGION TOUTE ENTIERE DANS DES GUERRES RELIGIEUSES DES PLUS CATASTROPHIQUES... ET NON SEULEMENT...

Irene Said

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Restez encore avec nous !
Irène Saïd

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