Nos Lecteurs ont la Parole

Création d’emplois pour les réfugiés syriens au Liban...en voie de leur installation permanente

Samir EL-DAHER*
OLJ
25/12/2015

Introduction
Une note intitulée Accès au travail pour les réfugiés de Syrie au Liban – Options politiques pour une solution où tous sont gagnants a été préparée « suite à un processus de consultations intensives des agences concernées sous la direction de l'Organisation internationale du travail (OIT), processus initié en avril et conclu en novembre 2015 ». In fine, la note, ci-après dénommée Initiative, reflète la logique politique de la « communauté internationale » – pays influents d'Europe et ceux plus à l'Ouest, et divers organismes de l'Onu – visant à barrer aux ressortissants syriens l'accès de ces territoires. Les portes de l'Europe, à peine entrouvertes durant une brève période pour laisser filtrer de menues colonnes d'immigrants désespérés, noyant en mer et s'échouant sur les rives européennes, sont désormais hermétiquement fermées. Cet éphémère affichage des valeurs et principes humanitaires européens a créé de profonds désaccords entre pays européens et des remous en leur sein avec, à un moment, certains appels à un blocus naval pour refouler les barges en détresse de demandeurs d'asile.

Objectif sous-jacent de l'Initiative
Pour maintenir au large les migrants potentiels, il est nécessaire de s'attaquer aux conditions qui les poussent à l'immigration vers l'Europe, ou bien d'en atténuer l'effet. En l'absence de « zones protégées » ou « d'exclusion aérienne », que la « communauté internationale » n'envisage pas d'établir aujourd'hui en Syrie, la politique annoncée publiquement par l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni est d'ancrer les réfugiés syriens dans les pays voisins – Liban, Jordanie et Turquie –, nonobstant le fardeau, coûts et autres conséquences de leur présence en ces pays d'accueil. Un outil puissant à cet effet est de monnayer la coopération des pays d'accueil – tel que les trois milliards de dollars prodigués à la Turquie – pour garder les intrus loin des frontières de l'Union européenne. Toutefois, l'option la plus durable, est d'intégrer les Syriens dans le tissu économique et urbain des pays d'accueil, de la façon la plus effective possible en en faisant une partie intégrante de la main-d'œuvre nationale.

Principaux éléments de l'Initiative.
Pour le Liban, la note s'applique à démontrer la grande valeur ajoutée que les travailleurs syriens contribuent à l'économie nationale. La note – citée ci-après en substance – fait valoir qu'alléger les exigences sur la résidence des Syriens est logique d'un point de vue politique comme celui des affaires, car refuser l'accès légal des réfugiés syriens au marché du travail au Liban conduit à la détérioration vertigineuse des conditions de travail des réfugiés et à la diminution de leur pouvoir d'achat, en particulier compte tenu du déclin de l'assistance de la « communauté internationale ». Ce serait presque la faute du Liban, qui devient donc implicitement tenu de compenser le déclin de cette aide...
La note poursuit en indiquant que l'accès à des opportunités de subsistance étant en outre limité et les niveaux de fonds humanitaires alloués à la crise des réfugiés étant insuffisants, leur état ne peut que se détériorer, conduisant à une consommation réduite, et à des tensions entre réfugiés et communautés nationales d'accueil.

Propositions spécifiques de l'Initiative
« Pour que les réfugiés de Syrie contribuent aux priorités nationales et locales de développement », la note propose les trois points suivants :
– Lever l'engagement de ne pas travailler dans le cadre des réglementations relatives à la résidence des réfugiés au Liban, pour permettre l'accès au travail dans les secteurs approuvés par le ministère du Travail (actuellement l'agriculture, la construction et le nettoyage) pour femmes et hommes réfugiés de Syrie, sans exigences de « parrainage », et envisager de réduire les redevances et exigences de permis de résidence.
– Permettre l'octroi de permis de travail temporaire pour les étrangers y compris les réfugiés de Syrie dans les cas justifiés où un travailleur libanais suffisamment qualifié ne peut être trouvé.
– Appliquer les normes du travail selon les conventions fondamentales du travail de l'OIT, ratifiées par le Liban.

« Récompenses » du Liban
« Pour que l'Initiative assure un avantage clair pour le Liban, les principaux acteurs de l'aide internationale mobiliseraient des fonds pour les investissements importants nécessaires », à condition d'autoriser le travail des Syriens au Liban. Ce changement de politique « servira de pierre angulaire pour les initiatives proposées et financées par le plan-réponse à la crise au Liban ». Et la note de conclure qu'il « existe de nombreuses possibilités pour les agences de l'Onu, des ONG nationales et internationales, les organisations de la société civile locales, le secteur privé et les syndicats, les organismes donateurs et le gouvernement libanais pour contribuer à l'amélioration de l'emploi et des moyens de subsistance pour les Libanais et les réfugiés de la Syrie, tout en soutenant l'économie, le développement et la stabilité du Liban ».

Résultat attendu de l'Initiative
En conclusion, le fond de l'Initiative est que la « communauté internationale » a l'intention de financer des programmes dédiés qui créent des emplois pour les ressortissants syriens, et les ancrer au Liban pour enrayer leur migration vers l'Occident.

Pourquoi le Liban devrait fermement rejeter cette Initiative
Il est temps que les autorités libanaises réglementent de façon stricte l'afflux de réfugiés qui eut lieu à une échelle rarement connue. À cette fin, il leur faut établir une distinction claire – et elle peut être faite – entre ceux qui fuient la guerre pour avoir la vie sauve, et ceux, nombreux, qui quittent une économie fragilisée par la guerre, en quête de moyens de subsistance. Pour le Liban, la crise des réfugiés a créé un fardeau d'une ampleur inégalée, insupportable et inégalement partagée, et lui fait porter le poids de cette tragédie en tant que premier pays d'accueil, probablement en chiffres absolus, mais certainement par rapport à sa petite superficie et population.
Cet afflux pèse lourdement sur la capacité de l'État, inadéquate déjà, à satisfaire la demande croissante pour les soins de santé, d'éducation (avec 170 000 élèves syriens pour 280 000 libanais dans les écoles publiques), l'eau, l'énergie, les transports et le maintien de l'ordre. Ses coûts prohibitifs pour le budget national grèvent davantage le déficit et accroissent la dette publique. Les déséquilibres et dislocations résultant d'une soudaine croissance de plus de 25 % de la demande pour les biens et services en raison de l'afflux massif de réfugiés, sans augmentation correspondante de l'offre, représentent en termes crus un « choc économique » aux effets délétères sur la capacité de production et le niveau de vie – effet particulièrement aigu au Liban, lent encore à se remettre de sa propre guerre civile et loin d'avoir réhabilité son infrastructure. La présence de réfugiés a fortement accru l'offre de travail, poussant à la baisse les niveaux de salaires et à la hausse les taux de chômage – à près du double de leurs niveaux d'avant la crise selon les estimations de la Banque mondiale – en particulier chez les travailleurs non qualifiés dans les régions frontalières les plus pauvres, qui par le hasard de la géographie abritent le plus grand nombre de réfugiés. Les coûts sociaux qui en résultent sont dévastateurs avec l'ajout de 200 000 personnes aux 1 million de Libanais qui vivent déjà dans la pauvreté, aggravant leur marginalisation et leur précarité.

Réponses spécifiques du Liban face à l'Initiative
Que peut-on encore demander au Liban d'entreprendre, ou le contraindre à faire ? Pour les autorités libanaises, accepter de telles intimations serait synonyme de déclarer le Liban un pays ouvert à l'immigration. Cela créerait non seulement une incitation pour les réfugiés Syriens de ne pas revenir chez eux, mais une invitation à des flux entrants nourris au Liban de Syriens sans emploi dans une Syrie à l'économie fragilisée ! Les autorités libanaises ne doivent pas persévérer dans l'erreur, mais résister fermement à tout diktat qui se dessine. Elles doivent notamment :
– Refuser de suspendre la clause sur l'engagement pris par les réfugiés, demandeurs d'asile, de ne pas travailler.
– Rejeter tout programme financé dans le but de créer des emplois pour les ressortissants syriens au Liban.
– Décréter, afin de souligner la politique du Liban visant à mettre un terme à l'immigration économique, que les emplois qui traditionnellement n'ont pas été pourvus par les ressortissants Libanais – construction, agriculture saisonnière, nettoyage, aide ménagère – peuvent être offerts aux Syriens qui avaient travaillé au Liban avant 2011, soit avant le début de la guerre de Syrie et la vague d'immigration au Liban qui s'en est suivie.

*Samir el-Daher est économiste, ingénieur des Mines et ancien conseiller à la Banque mondiale.

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