Liban

Profession : jihadiste. Qu’est-ce qui motive ceux qui adhèrent à la violence aveugle ?

Séminaire

À l'initiative de la Maison du futur et de la Fondation allemande Konrad Adenauer, des experts locaux et internationaux se penchent sur la complexité d'un phénomène que la religion ne peut expliquer à elle seule.

15/12/2015

Y a-t-il une bonne recette pour produire des jihadistes ? À l'heure où croît l'État islamique qui contrôle désormais un territoire aussi vaste que la Grande-Bretagne, exerçant une influence sur une population de plus de huit millions de personnes en Syrie et en Irak, une question taraude tous les esprits, depuis que l'effet de nuisance de ce groupe a atteint l'Occident : qui sont-ils ? Qu'est-ce qui les motive ? Et qu'est-ce qui explique aujourd'hui le recours à la violence la plus absolue et la plus cruelle comme mode d'expression ultime ?
S'il est vrai que la majorité des 30 000 combattants qui forment l'escadron en provenance d'Europe et de Tunisie d'Abou Bakr el-Baghdadi, le calife proclamé de l'EI, est de confession musulmane, il reste difficile à déterminer les raisons qui motivent au moins 10 pour cent parmi eux qui sont des convertis. L'islam salafiste dans sa version jihadiste n'est donc plus une explication nécessaire et suffisante pour comprendre un phénomène d'une rare complexité.


C'est sur cette problématique à géométrie variable que s'est penché le week-end dernier un groupe de chercheurs, de professeurs et d'experts invités par la Maison du futur et la Fondation allemande Konrad Adenauer, pour tenter de comprendre les rouages de ce nouveau modèle de violence érigé par les groupes islamistes radicaux et proposer des solutions préventives.
Intitulée « Méthodes innovatrices pour contrer la violence générée par l'extrémisme », la conférence a été l'occasion d'examiner à la loupe, grâce à une approche multidisciplinaire, le phénomène de la violence radicale dont témoigne aujourd'hui l'ensemble de la planète, et d'établir un diagnostic réaliste pour mieux prévenir.

 

(Lire aussi : Obama exhorte la high-tech à l'aider à combattre en ligne les jihadistes)


Comment devient-on jihadiste ? Quels sont les profils « enclins » ou « propices » à la radicalisation ? L'islam radical, qui a longtemps servi d'élément fondamental pour expliquer et/ou justifier les scènes de violence récurrentes dans le monde actuel, ne peut plus éclairer à lui seul un phénomène qui touche une catégorie de jeunes dont l'âge varie entre 20 et 30 ans.
Pour les spécialistes et politologues, les explications sont à rechercher également dans l'histoire d'un Proche-Orient mille fois blessé, exsangue, soumis aux jeux des puissances et aux conflits d'intérêts. Une région livrée des décennies durant à des dictatures qui se sont enracinées à l'aide d'une violence tout aussi démesurée, exercée au nom de l'État, couplée à une corruption outrancière qui a empêché l'émergence d'États modernes capables de pourvoir aux besoins de ces citoyens.
D'autres variables – sociales, économiques, psychologiques – sont également à considérer dès lors que l'on évoque notamment les centaines de milliers de musulmans européens de la deuxième ou troisième génération, dont des nouveaux convertis. Les motivations profondes qui les poussent à aller rejoindre les squads de la mort restent, à ce jour, incompréhensibles aux yeux d'une pléthore de chercheurs.

 

(Lire aussi : Contre le terrorisme jihadiste, les hommes avant les machines)

 

Des variables socio-psychologiques
« Nous savons ce que nous ignorons », constate Kristina Eichhorst, experte en terrorisme et conflit ethnique, après avoir passé en revue toute une série de variables socio-psychologiques avancées par des experts qui se sont penchés sur le profil des radicaux qui vont rejoindre l'EI en Syrie ou en Irak, abandonnant une vie relativement acceptable en Allemagne notamment.


Si la majorité est de confession musulmane, dix à vingt pour cent d'entre eux sont des convertis, « une minorité très signifiante », selon Mme Echhorst. Certains sont des petits criminels sans emploi, d'autres bardés de diplômes. En bref, il n'existe pas un prototype du jihadiste européen, mais autant de diversité que de milieux sociaux et familiaux en cause, ont constaté les chercheurs au sein des services de renseignements britanniques et centres de recherches américains. Par ailleurs, les études du profil psychologique – celui des psychopathes ou des malades mentaux, ceux atteints de pessimisme, de dépression à tendance suicidaire – n'ont pas apporté des réponses concluantes non plus.


Une étude effectuée sur 150 individus par King's College à Londres a toutefois fait ressortir des traits communs autrement plus intéressants chez le groupe de combattants européens qui ont quitté pour le Proche-Orient : à savoir « la quête du sens, la recherche de l'appartenance, le besoin d'orientation et d'objectif ».
Le besoin d'attirer l'attention des médias et des autorités est également ressorti dans ces études. La discrimination, la pauvreté et la marginalisation sociale ne sont pas non plus des critères susceptibles d'expliquer le phénomène dans toute sa complexité.

 

(Lire aussi : Pour rester à la Une, l'EI pousse plus loin la barbarie)

 

Neuf profils-types
L'intervention par Skype à partir de Londres d'Ivan Tyrell, spécialiste en santé émotive, éducation et questions sociales, est venue attester les conclusions faites par King's College : le besoin d'appartenir à un large groupe ou une communauté, de donner sens à la vie, de se sentir fédéré à une cause supérieure et d'obtenir de l'attention viennent s'ajouter aux besoins essentiels de l'homme, qu'ils soient physiques, émotifs ou de se sentir apprécié. Lorsque ces besoins manquent, il y a anxiété, dépression et conflit, dit-il. « L'État islamique a su offrir à ces gens ce qu'ils recherchaient sur ce plan. Il a su attirer l'attention », dit le chercheur.


Dans une étude effectuée pour le compte de Quantum Communications, Jean-Pierre Katrib, directeur des relations stratégiques, a identifié 9 profils-types au sein de la famille des islamistes radicaux : ceux qui sont mus par l'argent et le pouvoir, par la recherche d'une identité ou d'un besoin d'appartenance, par la vengeance (après avoir témoigné de la souffrance de leur famille) ou par le besoin d'actes de rédemption. Il y a également ceux qui se voient investis de la responsabilité de protéger les leurs, leur famille notamment, ceux en quête d'idéologie, ou de justice, d'autres du sensationnel et du sens du pouvoir amplifié par la promesse de l'impunité, les chercheurs d'idéologie, et enfin les assoiffés de sang, une manière de se racheter à leurs yeux. L'étude – effectuée à partir de « confessions » faites notamment par des jihadistes qui ont fait défection ou d'autres qui ont été emprisonnés et dont les témoignages ont été recueillis sur les chaînes Irakiya TV et Saudi One – a également révélé les modalités de l'aventure jihadiste, depuis le recrutement « qui se fait online » jusqu'à la mission qui leur sera confiée une fois en terre du jihad : soldat, prédicateur ou kamikaze.
Si le diagnostic du syndrome du radicalisme et de ses ingrédients est difficile à établir, reconnaissent presque en chœur les intervenants, le choix des solutions à son endiguement et sa prévention à l'avenir sont tout aussi déroutants, tant il est vrai que les approches requises sont à rechercher aussi bien au niveau de la politique, des stratégies globales à mettre en place qu'au niveau des options politiques, économiques, culturelles, des approches sociales en termes d'intégration (en Europe surtout), voire même au niveau de l'éducation religieuse à prodiguer dans les écoles, les mosquées et sur les médias sociaux. Il s'agit désormais de développer et de définir un contre-discours face à celui prôné par le radicalisme, susceptible d'attirer les nouvelles générations autrement que par le prisme de la violence.

 

(Lire aussi : L'EI "fantasme plus sur la kalach que sur le Coran" : le témoignage d'une Française de retour de Raqqa)

 

L'expansion iranienne dans la région
Constatant « une utilisation abusive de la religion », Thomas Volk, auteur de plusieurs ouvrages sur l'islam en Allemagne et coordinateur au sein de Konrad Adenauer d'un dialogue entre les religions, suggère la promotion d'une exégèse critique du Qoran, de projets interreligieux dans les écoles, le recours aux aumôniers musulmans dans les prisons. Plusieurs intervenants préconisent à tour de rôle la nécessité d'une révision de la « pensée islamique », celle-ci ayant échoué à plusieurs reprises, affirme notre confrère et spécialiste de l'islam radical, Kassem Kassir. De son côté, Malek Mroué a dénoncé dans ce même contexte l'expansion iranienne dans la région, soulignant qu'elle revêt également une même forme de violence et d'extrémisme religieux que les jihadistes, « mais sous une autre apparence ».


À ne pas ignorer, non plus, la responsabilité collective de la communauté internationale et des grandes puissances, qui, à tour de rôle et selon les intérêts en jeu, ont encouragé le radicalisme, soit directement et ouvertement, soit par leur silence ou leur passivité, soit enfin par leur complicité, souligne Oraib al-Rantawi, fondateur du Centre al-Qods pour les études politiques. Tous les participants reconnaîtront la limite de la portée des bombardements militaires et la nécessité d'une coopération étroite entre sécurité, éducation, médias sociaux et organisations islamiques modérées. Ancien chef du département de psychologie appliquée à l'Université Cork, Max Taylor conclut en affirmant en substance que chaque pays est désormais appelé à trouver ses propres solutions adaptées au contexte en vigueur, tant il est vrai qu'il y a autant de jihadismes que de pays.

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Y a-t-il 1 recette pour produire des fakkihistes ?
À l'heure où la République Islamique exerce une influence sur les chïïtes en Irak et au Liban et les nouSSaïris en Syrie, 1 question taraude les esprits since que l'effet de sa nuisance a atteint son paroxysme : Qu'est-ce qui les motive ? Et qu'est-ce qui explique le recours à la violence la plus absolue comme mode d'expression ultime ?
Comment le devient-on ? Quels sont les profils enclins ou propices ? Le chïïsme radical, qui a si longtemps servi d'élément pour l’expliquer, ne peut + éclairer à lui seul un phénomène pareil.
Pour les "spécialistes!", les explications sont à rechercher dans l'histoire d'un Moyen-Orient soumis aux jeux des puissances. Livré à des sales dictatures enracinées à l'aide d'une violence démesurée, couplée à la pire corruption.
Les motivations qui les poussent à aller rejoindre les chabbîhâhs, les héZébbollâhîs, les pasdarans, les bassidjs restent un mystère pour ces "spécialistes" !
Toutefois, des profils-types ont été identifiés : ceux mus par l'argent, le pouvoir, la recherche d'identité ou d'appartenance, la vengeance. Ceux en quête de sensationnel amplifié par l'impunité, et les assoiffés de sang.
Avec ce syndrome fakkihiste, il faudrait développer 1 contre-discours face à lui susceptible d'attirer ces "gens" autrement que par le prisme de sa violence.
Tous ont dénoncé ce fakkihisme, soulignant qu'il revêt 1 même forme de violence que les jihadistes mais sous 1 autre apparence.

Halim Abou Chacra

SANS HYPOCRISIE
Djihadisme et djihadistes contre qui et contre quoi au 21e siècle ?? Tant que l'islam n'abolit pas cette notion du "DJIHAD", on aura des cheikhs fanatiques qui inculquent la pire violence à des jeunes en quête d'orientation et des Daech qui les aggroupent




































































































SANS HYPOCRISIE
Jihad contre qui au 21e siècle ? Tant que l'islam n'abolit pas cette "chose" anachronique, il y aura des cheikhs fanatiques qui formeront des jeunes pétris de violence et des DAECH qui accueilleront ces jeunes et en feront des groupes de barbares.












































Yves Prevost

"Donner sens à la vie". Notre société occidentale, post-chrétienne, matérialiste et hédoniste est incapable de le faire. "On ne peut plus vivre de frigidaires et de mots croisés" disait Saint-Exupéry. Il ajoutait: "Faute d'un courant spirituel fort, j'ai l'impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde". Il semble que nous y sommes arrivés.
L'homme a dit "Non!" à Dieu. Dieu a répondu: "Que ta volonté soit faite!"

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