Moyen Orient et Monde

Jeter un pont entre la géopolitique et l’humain

Interview

À l'occasion de la 22e édition du Salon du livre francophone de Beyrouth, « L'Orient-Le Jour » a rencontré la sociologue Carole André-Dessornes, qui sort son ouvrage « 1915-2015. Un siècle de
drames et de traumatismes au Moyen-Orient. »

30/10/2015

Dans son dernier ouvrage, 1915-2015. Un siècle de drames et de traumatismes au Moyen-Orient publié chez L'Harmattan, Carole André-Dessornes, docteur en sociologie et consultante, étudie les impacts psychologiques et sociologiques qu'ont eus les événements violents du XXe siècle au Moyen-Orient sur les individus.
L'auteure se penche notamment sur les traumatismes vécus non seulement par les rescapés des génocides arménien, assyrien et grec pontique, mais aussi par leurs descendants, qui recherchent la reconnaissance du crime pour mieux tourner la page. Car pour eux, s'il n'y a pas de bourreaux dans les consciences collectives, il n'y a pas de crimes, donc un vide explicatif quant à leurs exils et à leurs deuils impossibles. Mme André-Dessornes évoque également le cas des exilés (Palestiniens, Syriens...) qu'elle qualifie de « citoyens hors du monde », explique l'« amnésie collective » des Libanais après la guerre civile, le deuil impossible des familles de disparus, le difficile retour à la vie « normale » des enfants soldats, pour enfin finir sur les impacts traumatisants de la politique de terreur du groupe État islamique sur les populations civiles sous son joug.

En 2006, vous avez publié « La Géopolitique-un outil au service de l'entreprise » ; en 2013 » Les femmes-martyres dans le monde arabe : Liban, Palestine et Irak »; cette année, « 1915-2015. Un siècle de drames et de traumatismes au Moyen-Orient », un ouvrage qui n'est pas une liste exhaustive de guerres, de conflits et d'atrocités. Pourquoi ce choix de mettre l'humain au cœur de toutes vos problématiques ?
Après avoir évoqué de manière non exhaustive, en effet, les guerres et les tragédies qui ont jalonné pendant tout le XXe siècle le Moyen-Orient, je me suis penchée sur l'humain, qui est l'acteur et la victime de ces événements. Je me suis focalisée sur les crimes collectifs qui ont porté atteinte aux sociétés et à certains groupes d'individus. Lorsqu'on parle de conflits, on pense trop « géopolitique » au sens stratégique du terme et pas assez « individus ». Je voulais jeter un pont entre la géopolitique et l'humain.
J'évoque en particulier le déni du génocide et l'impunité des auteurs qui tendent à faire peser davantage sur les traumatismes vécus collectivement, les cicatrices encore ouvertes des populations, la question des peuples exilés et déracinés et celle des minorités religieuses persécutées, des disparus, des victimes collatérales, pour conclure sur l'État islamique (EI).

Pourquoi ce présent ouvrage de recherche ?
L'écriture de ce livre est liée à mon travail. Cela fait maintenant une dizaine d'années que je forme du personnel soignant d'hôpitaux psychiatriques sur des questions liées à la géopolitique et aux crimes de guerre et leurs impacts sur les civils d'une part, et sur les militaires d'autre part. Je veux donner à ce personnel soignant des outils, des « clefs », pour mieux appréhender des patients réfugiés. Nous avons souvent affaire à des Kurdes, des Syriens et des Irakiens. Régulièrement, on peut percevoir les confusions entre, par exemple, les Kurdes, les Turcs et les Arabes parce qu'ils sont musulmans. Je suis persuadée que sans une connaissance des événements et des subtilités qui caractérisent le Moyen-Orient, on ne peut comprendre les patients et les aider.

Relativement parlant, la part que vous consacrez au Liban dans votre livre est très importante...
Le Liban est un cas d'école. Il a connu, en 15 ans et en un seul conflit, tous les aspects possibles et inimaginables de la guerre : guerre civile, guerre d'occupation, guerre par procuration, massacres, etc. Cette guerre, plus « fratricide » que « civile », comme je le dis dans mon ouvrage, a laissé de nombreuses séquelles, et notamment une fracture de la société et des communautés du Liban ainsi qu'une « amnésie collective ». Je m'interroge beaucoup sur la résilience des Libanais, sur leur capacité à faire face aux conflits et aux pressions que subit leur pays. Cela peut sembler être une force, mais c'est en réalité une faiblesse. En effet, le risque est qu'en s'adaptant sans cesse à une situation qui se dégrade continuellement, il soit impossible de se projeter à moyen et long terme.

Quels messages souhaitez-vous faire passer ?
La société civile a un énorme travail qui repose sur ses épaules. Il faut qu'elle lutte contre l'oubli, qu'elle pousse pour la recherche des disparus. Il faut savoir affronter ses démons, ne pas vivre dans le déni. Je veux, par ce livre, tenter de montrer qu'il ne faut pas oublier. Le devoir de mémoire, c'est rendre justice aux victimes, c'est faire en sorte qu'on se souvienne et qu'on tire des leçons des actes passés, et même les plus récents (État islamique, crise des réfugiés...).

* Le livre est disponible au stand de la librairie al-Bourj.

 

 

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