Le président américain Donald Trump reçoit le conseiller émirati à la Sécurité nationale, cheikh Tahnoun ben Zayed, à la Maison-Blanche, à Washington, le 18 mars 2025. Photo publiée par la Maison-Blanche sur son site officiel
Le changement a eu lieu le 10 juillet. Discrètement, les Émirats arabes unis (EAU) ont rejoint la liste américaine des pays partenaires bénéficiant de facilités pour se procurer des produits technologiques, de défense ou des infrastructures énergétiques aux applications militaires. Un privilège accordé aux pays européens, à la Corée du Sud ou encore à l’Inde – mais pas à Israël, alors que la fédération émiratie faisait partie auparavant du club moins prestigieux réunissant entre autres la Chine et le Yémen. Elle devient désormais le seul pays du premier groupe à ne pas être membre d’un régime multilatéral de contrôle des exportations, visant à contrôler notamment la prolifération d’armes dans le monde. Avec cette nouvelle classification, valable pour au moins neuf mois, il devient désormais plus aisé pour les entreprises américaines d’exporter des puces destinées à l’intelligence artificielle (IA) vers Abou Dhabi, ainsi que des équipements militaires, satellites commerciaux ou engins spatiaux. Ce changement devrait aussi permettre d’accéder sans licence à des exportations relatives à la production d’hydrocarbures et d’énergie nucléaire civile, précise Reuters.
Un lobbying depuis des années
Le gouvernement émirati et les entreprises agréées pourront désormais accéder à des équipements informatiques de pointe sans avoir besoin d’obtenir une licence, selon une publication au Journal officiel, vendredi 10 juillet. Les compagnies émiraties G42 et Core42, ainsi que les sociétés américaines et leurs filiales opérant aux EAU, notamment Amazon, Apple, Google, Meta, Microsoft, Oracle, OpenAI et xAI, font partie de celles qui pourront désormais acquérir rapidement des puces d’IA et des serveurs, alors que l’obtention d’une licence prend souvent des mois. Par ailleurs, les demandes d’exportation de ces équipements à destination de l’entreprise émiratie MGX devraient faire l’objet d’un « examen favorable », a annoncé le ministère du Commerce. Une décision cohérente avec l’accord préliminaire conclu en mai 2025 entre Washington et Abou Dhabi pour l’achat de centaines de milliers de puces d’IA de l’entreprise Nvidia, a précisé le communiqué officiel.
Car Abou Dhabi pousse pour avancer sa révolution IA depuis des années, ayant commencé son lobbying sous Joe Biden. Des responsables émiratis, menés par cheikh Tahnoun, frère du président Mohammad ben Zayed al-Nahyane, conseiller à la Sécurité nationale et dirigeant de nombreux fonds souverains et entreprises de technologies, avaient déjà plaidé pour un accès facilité aux puces d’IA auprès de l’administration démocrate durant les deux dernières années de son mandat, rappelle le Wall Street Journal. Cheikh Tahnoun ben Zayed gère notamment G42 et MGX, se posant en fer de lance du développement technologique de son pays. Sous Donald Trump, les Émirats sont revenus à la charge, et encore plus depuis la guerre en Iran, s’adressant directement à la Maison-Blanche pour changer leur classification, selon des sources mentionnées par le quotidien.
Des liens sous forme de conflit d’intérêt ?
La requête a cette fois abouti, alors que cheikh Tahnoun entretient des liens étroits avec la famille Trump. Quatre jours avant la seconde investiture du milliardaire républicain, en janvier dernier, le frère du président émirati était de ceux qui achetaient pour 500 millions de dollars, 49 % de World Liberty Financial, une compagnie de cryptomonnaies lancée par la famille du président. Ce dernier a récemment annoncé que cette vente lui avait rapporté l’année dernière 263 millions de dollars, constituant une part importante de son revenu pour 2025. Dans les premiers mois du second mandat de Donald Trump, Abou Dhabi avait promis d’investir 1,4 milliard de dollars aux États-Unis. Selon le Wall Street Journal, la compagnie émiratie G42 envisagerait en outre de devenir américaine, détenue majoritairement par des investisseurs américains. La Maison-Blanche se défend de tout conflit d’intérêt, alors que le Congrès pourrait se pencher sur ces liens.
Si le ministère du Commerce a mentionné les plus d’un millier de milliards d’investissements aux États-Unis pour justifier sa décision de changer les Émirats de groupe, il a surtout évoqué la coopération remontant à des décennies entre les deux pays pour contrer l’Iran et ses mandataires, y compris le Hamas, le Hezbollah et les houthis. « Plus récemment, les EAU ont joué un rôle pour avancer les intérêts américains durant l’opération Furie épique », a-t-il ajouté dans son communiqué, selon Reuters. Une référence au soutien apporté par Abou Dhabi à l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, ayant lui-même conduit des frappes contre des cibles de la République islamique durant la guerre.
Accords d’Abraham vs partenariat avec la Chine
Fer de lance de la normalisation avec Israël, les EAU ont signé les accords d’Abraham en 2020, sous le premier mandat de Donald Trump, afin de consolider un front anti-iranien dans la région. La proposition de NDAA (National Defense Authorization Act) actuellement à l’examen au Congrès pour définir le budget militaire pour 2027 prévoit notamment de renforcer les liens sécuritaires avec les pays ayant normalisé leurs relations avec Israël sous ces accords. Les Émirats se sont en outre retirés en mai de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), afin d’écouler leur pétrole et leur gaz sans restrictions de volume. De quoi satisfaire aussi Washington, alors que la guerre en Iran a fait grimper le prix à la pompe avant les élections de mi-mandat prévues en novembre.
Alors que l’alliance avec Abou Dhabi n’est pas remise en question, les critiques concernant la récente décision américaine se cristalliseraient plutôt sur les transferts possibles de technologie dont pourrait bénéficier la Chine. L’année dernière déjà, l’accord préliminaire sur les puces Nvidia avait provoqué une levée de boucliers des faucons anti-Pékin aux États-Unis. Déjà sous Joe Biden, le président américain avait utilisé la vente d’avions de chasse F-35 à Abou Dhabi, promise par Donald Trump à la fin de son mandat en échange de la normalisation avec Israël, pour obtenir le retrait de la compagnie de télécommunications chinoise Huawei du pays et d’autres mesures.




