Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole - Adib Y. Tohmé

Les dix commandements pour la destruction d’un pays : (I) décimer l’État

On sait comment construire un pays ; par l'édification d'un État central efficace, indépendant et impartial, la levée de fonds pour financer des projets inclusifs dans les infrastructures comme l'électricité, l'eau, le traitement des déchets, les transports, ou pour investir dans ses secteurs stratégiques. On sait aussi comment le détruire ; par une guerre ou par un acte indépendant de notre volonté comme un tremblement de terre ou un tsunami. Mais détruire un pays qui sort d'une guerre, en période de paix, tout en donnant l'illusion de le reconstruire, relève d'un vrai tour de magie. C'est ce tour de magie que je propose d'expliquer en dix commandements. Les cinq premiers portent sur l'État et sont les suivants :

Premier commandement : rendre l'État inefficace
Pour rendre l'État inefficace, la meilleure solution et de mettre la main dessus et d'y greffer les membres des milices sur ses institutions et au sein de ses administrations. Mais pas n'importe quels miliciens, en priorité ceux qui conservent leur allégeance aux chefs des anciennes milices qui les ont nommés. Le concept d'État se trouve modifié : l'État n'est plus cette entité indépendante et souveraine qui se situe au-delà des tribus et est censée veiller à la cohésion sociale et à la protection des droits des individus. Elle devient source de pouvoirs concurrentiels et désincarnés. Elle sert surtout à distribuer des rentes et des privilèges indus à des gens qui ne les méritent pas. Après la fin de la guerre, un premier hold-up a eu lieu par l'intégration des milices dans l'État libanais.
Deuxième commandement : corrompre l'État
Il ne suffit pas de rendre l'État inefficace, il faut veiller à son dépérissement complet. Pour cela, rien de mieux que de remplacer la relation entre un individu et des institutions par un échange entre un individu en quête d'un service et un autre qui accepte de lui rendre ce service en contrepartie de son allégeance. La relation entre citoyens et fonctionnaires se trouve alors viciée, personnalisée ; le citoyen a le sentiment qu'il a une dette envers le fonctionnaire et oublie que c'est lui qui lui paie son salaire en échange de son travail. C'est la pratique des pots-de-vin à grande échelle qui se trouve banalisée. L'argent ne va pas à l'État, mais au fonctionnaire corrompu et au chef qui l'a placé. Le fonctionnaire est en fait un collecteur de fonds pour son chef et pour son parti, et il facture une commission sur les fonds collectés. La pratique des commissions se répand partout. L'État disparaît derrière des personnes-clés qui décident de tout. Les droits des individus n'existent plus. La bureaucratie est le cache-sexe censé justifier l'extorsion et un labyrinthe inextricable que seuls les initiés, c'est-à-dire ceux qui connaissent quelqu'un qui connaît les circuits bifurqués de l'administration et sont disposés à payer le prix, sont capables de s'en sortir. L'impunité des fonctionnaires est garantie par les chefs des milices et les hommes forts du régime au prix d'une allégeance sans failles.
Pour préserver cette relation personnelle entre gouvernés et gouvernants, il est nécessaire de ne pas moderniser l'État et de ne pas automatiser les administrations. La personnalisation des formalités et leur complication vont servir à laisser les citoyens sous la coupe étroite des chefs politiques. La culture de la commission va déborder le cercle étroit de la fonction publique et occuper tout le paysage politique, celui des affaires et toutes les professions. Être commissionnaire devient un métier à part, l'échelon suprême de tous les métiers, le rêve auquel aspire tout Libanais ambitieux. Et les commissions s'ajoutent aux commissions à toutes les étapes des projets, réduisant la marge des profits et obligeant l'entrepreneur final à rendre un produit fini de qualité médiocre.

Troisième commandement : rendre l'État bipolaire
L'argent et les armes. Cohabiter le pouvoir des armes avec celui de l'argent est le moyen le plus sûr de rendre l'État bipolaire. Chacun des deux pouvoirs tient à légitimer les dérives de l'autre et les deux coexistent à travers un mensonge, celui de l'État.
L'État est écartelé entre les deux pôles ; celui des armes détourne les revenus avant leur entrée dans le circuit fiscal, sur les points de passage frontaliers dans une zone de non-État, tandis que celui de l'argent détourne l'imposition à son profit. Une double peine s'impose, celle de la contrebande hors de l'État et celle du racket organisé en État. L'État devenu fou voit tout en double ;
une double subordination, saoudienne et iranienne, une double monnaie, une double comptabilité, un double langage, une double économie, une double morale, un double rôle, celui de ranger les voyous et de les faire jaillir au besoin. Face à un danger externe qui menace le pays en entier comme Daech par exemple, les deux pôles de l'État, au lieu de se solidariser, se retournent l'un contre l'autre. Mais chacun des deux pôles de l'État a besoin de l'autre pour exister, et les deux réunis offrent en définitive la même issue, une non-issue ; la certitude pour les citoyens qu'il n'y a pas d'espoir.

Quatrième commandement : démanteler l'État
L'État rendu inefficace et corrompu n'est plus capable d'exercer ses fonctions. Il faut alors laisser dépérir toutes les institutions centrales pour en extraire les fonctions rentables et les transférer aux hommes forts du régime et à leurs subordonnés. Les secteurs stratégiques sont alors transférés à des prix dérisoires à de nouveaux oligarques. Des fortunes colossales se font et une nouvelle élite se forme. La richesse détournée de l'État est partagée entre les membres de cette nouvelle oligarchie.
Le système est d'une ingéniosité monstrueuse parce qu'il englobe tout le monde. Chacun a sa petite part qui va servir à acheter son silence et son consentement. On fait croire aux gens que le conflit est politique alors qu'il est intrinsèquement économique et porte sur la distribution des rentes. Le politique sert à améliorer sa position et par suite à accroître sa portion dans tout ce qui est économique ; Sukleen, licences téléphoniques Alfa et MTC, concessions de la zone franche de l'aéroport, du port, Casino du Liban, mécanique, parcmètres, Loto, zones maritimes gazières, Électricité du Liban ; chaque société a sa petite histoire, chaque histoire pue l'arnaque organisée.
Il est surtout nécessaire de tuer les institutions centrales, puis au nom de la reconstruction de l'État reconstituer des institutions parallèles à l'État et centraliser dans ses institutions l'extraction des ressources publiques et le partage privé de ces ressources. Les institutions économiques se trouvent utilisées par les pôles du pouvoir politique pour créer de la richesse à ceux qui les contrôlent comme les conseils (CDR, Grands Projets), les différentes caisses décentralisées (déplacés, Sud, de secours) et les différentes unions des municipalités, etc.

Cinquième commandement : appauvrir l'État
Un État rendu inefficace, corrompu, inconséquent et vidé de ses activités rentables ne peut qu'emprunter pour subvenir à ses besoins. L'emprunt public devient très tôt l'outil préféré pour appauvrir l'État. Mais pas n'importe quel emprunt : un emprunt national bancaire qui se sert de l'État pour convertir des dépôts de quelques initiés en des bons du Trésor en contrepartie de taux d'intérêt outrageusement élevés. Déjà, depuis le milieu des années 90, l'émission de bons du Trésor à des taux d'intérêt à 40 % a rendu le remboursement de l'emprunt quasi impossible ; ce qui a dévié l'emprunt de sa fonction initiale, le financement de l'investissement, pour devenir une machine à financer ses propres intérêts dans une opération de cavalerie financière criminelle organisée.

Prochain article : Annihiler les ressources

On sait comment construire un pays ; par l'édification d'un État central efficace, indépendant et impartial, la levée de fonds pour financer des projets inclusifs dans les infrastructures comme l'électricité, l'eau, le traitement des déchets, les transports, ou pour investir dans ses secteurs stratégiques. On sait aussi comment le détruire ; par une guerre ou par un acte indépendant de notre volonté comme un tremblement de terre ou un tsunami. Mais détruire un pays qui sort d'une guerre, en période de paix, tout en donnant l'illusion de le reconstruire, relève d'un vrai tour de magie. C'est ce tour de magie que je propose d'expliquer en dix commandements. Les cinq premiers portent sur l'État et sont les suivants :
Premier commandement : rendre l'État inefficacePour rendre l'État inefficace, la meilleure solution et de...
commentaires (3)

Tellement vrai et à pleurer de rage que nous en soyons arrivés là ! Qui réussira de nous débarrasser définitivement de tous ces criminels ? Irène Saïd

Irene Said

14 h 05, le 30 septembre 2015

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • Tellement vrai et à pleurer de rage que nous en soyons arrivés là ! Qui réussira de nous débarrasser définitivement de tous ces criminels ? Irène Saïd

    Irene Said

    14 h 05, le 30 septembre 2015

  • LE CONFIER AUX LIBANAIS !!!!!!! MALHEUREUSEMENT !!!

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    10 h 07, le 30 septembre 2015

  • "Un État vidé ne peut qu'emprunter. L'emprunt devient l'outil pour l’appauvrir. Mais pas n'importe lequel : un emprunt qui se sert de l'État pour convertir des dépôts de quelques initiés en des bons du Trésor en contrepartie de taux d'intérêt outrageusement élevés ; rendant le remboursement impossible ; l'emprunt ne servant plus qu’à financer ses propres intérêts dans une opération de cavalerie financière criminelle organisée." ! En effet, ceux contrôlant le pays, l’ont pillé par l'endettement via le déficit budgétaire devenu ainsi l'objet même de leurs spéculations et la "source" de leur enrichissement. Reproduisant par cette tromperie éhontée la même soif de s'enrichir non pas par l’Offre, la Production, mais par l'escamotage de la richesse de la population : le budget de l’État. C’est par ce pillage via le déficit budgétaire, que ces "vagabonds spéculateurs" étaient soustraits au contrôle de l’État. Et le pillaient en l’endettant et escroquant le labeur de la population. Ils dissimulent derrière l'oligarchie leur "vagabondage spéculatif" strictly spéculatif sur le dos du budget, et donc sur le budget de chaque Libanais ! C’est par ce pillage que l'assouvissement des convoitises les + malsaines se déchaîne. Car c'est là où la jouissance devient nette crapuleuse, que la richesse provenant de la spéculation cherche sa satisfaction. Avec ce mode de gain comme "source de jouissances", ce n'était plus que la résurrection du "vagabondage spéculatif" dans les rouages de l’État !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    06 h 17, le 30 septembre 2015

Retour en haut