Une toile réalisée par Tracy Chamoun intitulée « My Secret ». Avec l'aimable autorisation de l'artiste
Longtemps, Tracy Chamoun ne s’est pas confinée au statut de « fille de ». S’il est impossible à dépasser, le traumatisme de l’assassinat le 21 octobre 1990 de son père, Dany Chamoun, et de ses deux demi-frères encore enfants l’a poussée à endosser très tôt un rôle de gardienne de la demeure. Messagère d’une ligne politique souverainiste et démocrate, fondatrice du parti des Démocrates libéraux du Liban, elle a été l’ambassadrice du pays du Cèdre à Amman de juin 2017 jusqu’en août 2020, démissionnant de son poste au lendemain de l’explosion au port, convaincue que le pays avait besoin d’un changement de gouvernance. Candidate à la présidence de la République en 2022, elle est sollicitée par de nombreux médias pour commenter et témoigner. Après avoir publié trois ouvrages couronnés de prix, et mené une carrière à la télévision sur la chaîne Discovery Channel, elle a récemment annoncé son retrait de la vie politique avec le sentiment d’avoir « suffisamment donné ».

Différents corps dans une même vie
Un nouveau chapitre s’ouvre pour cette professionnelle du yoga qui a enseigné la discipline aux États-Unis et continue à le faire au Liban. Elle a même séjourné dans une communauté amérindienne dont une grand-mère l’a adoptée, et s’y est intéressée aux pratiques chamaniques. « On pense que la réincarnation se fait d’une vie à l’autre, mais dans une même vie on a différents corps que l’on porte comme des vêtements », affirme-t-elle, convaincue que de l’innocence de l’enfance à la rébellion, de la phase où elle fut brisée à celle de la sagesse venue, son « karma est enfin brisé ». Le vêtement qu’elle endosse aujourd’hui avec le plus de plaisir est la blouse de l’artiste peintre. Non qu’elle se soit découvert une vocation tardive. Tracy Chamoun dit avoir toujours peint. Elle a même fait des études d’art à Goldsmiths College à Londres dans les années 1980. À l’époque, elle estimait qu’elle avait encore beaucoup à apprendre de la vie avant de pouvoir véritablement assumer son identité d’artiste. Tout au long de sa vie, elle a peint uniquement pour elle-même, sans jamais exposer ses œuvres au public.

À la croisée des peintres spirites et de l’esthétique pop
Tout à coup, on découvre les peintures de Tracy Chamoun comme autant de fenêtres sur le plus profond de son inconscient. Grâce à Toufic el-Zein et sa galerie Mission Art, ses toiles oniriques, chacune issue d’une vision, sont montrées pour la première fois. Simplement parce que le moment est venu de le faire, et ce moment ne s’explique pas. Elles illustrent en acrylique sur toile des images spontanées et des compositions souvent complexes entre spiritualisme et surréalisme. La palette est vive, les couleurs sortent du tube, se délavent parfois mais demeurent franches, osent le fluo, explosent comme on l’attendrait de cette passionnée de vérité. Sur sa manière de procéder, elle dit simplement se mettre devant sa toile et laisser venir. Quelque chose d’impérieux la pousse à se poser là, prendre son matériel et obéir à ce que lui dictent sa pensée et sa main. Il en résulte une œuvre à la croisée de la peinture spirite et de l’esthétique pop. Cela peut être des assemblages de formes et de couleurs dont résultent des paysages qui ne ressemblent à rien de familier. Ou des plongées en apnée dans les fonds marins, ou des réminiscences de villes et de cultures jamais visitées, comme cette évocation de Gizeh ou cette autre du monde aztèque.
Des visions cosmiques, astrologiques, viennent s’ajouter à celles des terres inconnues et des profondeurs océanes. Des évocations de l’enfance, aussi, de l’innocence perdue, en réaction à des émotions fortes, comme cet hommage aux victimes d’Epstein. Un rêve parfois suffisamment prégnant pour être encore précis au réveil pose sur la toile son énigme : alors qu’il lui semble naviguer sur un bateau rouge et que ce bateau chavire, et qu’un serpent monstrueux s’apprête à l’engloutir, elle reçoit l’intuition que ce serpent ne lui veut pas de mal. Le bateau s’éloigne, la mer est là avec son écume et le serpent d’écume se laisse porter comme un animal familier. Saturna vient célébrer, à travers le dieu des moissons, la fin de la guerre et le retour de l’abondance. Fox Magic est un clin d’œil aux chœurs des chacals qui résonnent autour de la maison de Tracy Chamoun à la nuit tombée.

Vingt-quatre toiles en tout où percent des visages et des astres, des conques et des hibiscus, mystérieuses et fouillées et qui viennent, après une présence publique épuisante pour l’artiste, mettre à nu un contenu psychique souvent hypnotique où les symboles se bousculent, où l’univers converge avec tous ses éléments, de l’animal au minéral au cosmique, où le rêve et les émotions se fixent sans se figer.
« News Beginnings » de Tracy Chamoun à la galerie Mission Art, rue d’Arménie, jusqu’au vendredi 26 juin.


