L'État hélas « failli » qu'est devenu notre République s'illustre par son inaptitude à pourvoir les biens et services indispensables à la pérennité d'une société organisée et aux besoins de ses membres. Depuis un quart de siècle, l'État s'avère incapable d'assurer la sécurité du citoyen, contrôler les frontières, définir une politique cohérente face au déluge de l'immigration syrienne, alimenter en eau et électricité les ménages et entreprises, gérer la circulation et les transports publics, prohiber l'obstruction d'axes routiers majeurs, devenue moyen rituel de pression pour faire aboutir ses doléances auprès de l'autorité publique, préparer un budget annuel, réduire un déficit chronique et un endettement croissant, prévenir l'occupation illicite du domaine public, protéger l'environnement et en empêcher la dégradation...
La tolérance du citoyen atteignit ses limites devant l'impotence de l'État à traiter les déchets solides, tâche primordiale « d'utilité publique ». Pour apporter une solution d'urgence à cette incurie, le Conseil des ministres décida, entre autres, d'acheminer au Akkar les ordures de la capitale. En compensation, il aspergera les municipalités de la contrée de quelques deniers ! Un tel édit, s'il était mis à exécution, serait une conjonction d'erreurs et d'injustices, et une injure de plus à la population de cette région lointaine, oubliée, pauvre et exsangue.
La proposition est fondée sur la recommandation d'un comité d'experts en matière d'environnement et de gestion des déchets et décharges, mais à l'évidence peu portés sur les autres dimensions de l'étude. En effet, leur analyse occulte totalement les paramètres financiers (coûts) du projet, mais plus grave encore, les conséquences sur le développement économique du Akkar et le triste sort auquel la décision inique d'en faire un réceptacle national d'ordures va inexorablement le condamner.
En terme financier, l'optimisation du choix des décharges publiques, porte d'usage sur la minimisation des (km x tonnes) véhiculées. C'est alors une idée bien curieuse que de faire un trajet de 150 km au fin fond du pays, à « Srar » au Akkar, pour décharger les détritus de la capitale – soit déjà une dépense de transport en essence, sans compter l'usure, de 10 USD/tonne. Qui plus est, le terrain de Srar ne relève pas du domaine public, mais privé dont le propriétaire percevra entre 20-30 USD par tonne de déchets enfouis (l'alternative étant l'acquisition du terrain par l'État). In fine, rien de mieux pour grever le Trésor public que d'ajouter (in)consciemment 30-40 USD/tonne au coût du traitement des ordures. (Notons que refuser d'ouvrir la décharge de Srar aux « importations » d'ordures n'altère en rien l'impératif besoin de sa réhabilitation aux normes environnementales requises).
Quant à l'effet de cette décision sur le devenir économique du Akkar, il ne serait rien moins que dévastateur. Dans cette région déjà la plus reculée, la plus pauvre et la moins développée de la nation, selon tous les indicateurs (revenu, emploi, santé, éducation, services, infrastructure, valeurs foncières...), la création d'une décharge pour lointains détritus ouvrira la voie à l'établissement d'autres industries sales et polluantes – abattoirs, tanneries, savonneries... – qui souvent viennent se juxtaposer. Ce sont là, diriez-vous, des activités économiques comme d'autres, qui ajoutent de la valeur et créent de l'emploi ! Point ! Car ce n'est pas cette vocation que les gens du Akkar veulent pour leur région qu'ils vouent à une autre destinée compte tenu de son énorme potentiel naturel. Oui, il faut savoir rêver ! En effet, tout démuni qu'il soit, ce Akkar a préservé – revers de la médaille – sa richesse naturelle de panoramas enchanteurs, verdoyants bocages, cimes boisées de sapins et genévriers, gorges profondes, sources d'eau abondantes et limpides, et 13 km d'une baie magnifique. Cela en plus d'importants sites religieux et monuments historiques, vestiges du brassage des civilisations que le Liban-Nord a connu. C'est en exploitant, non en sacrifiant ce potentiel touristique et culturel immense, que le Akkar se dotera d'activités économiques créatrices d'emplois à haute valeur ajoutée, seules à même de l'affranchir et le relever de l'abysse.
Une raison primordiale de cette adversité est la distance, et de ce fait la durée du trajet, qui sépare le Akkar du centre principal d'activité économique, le Grand Beyrouth – réel obstacle au développement qui décourage l'investissement et déprime les valeurs foncières par comparaison aux régions plus centrales. En effet, l'axe routier le plus encombré du Liban est la sortie nord de la capitale (tronçon Beyrouth-Maameltein) paralysée par un flux quotidien de plus de 200 000 véhicules. Accabler en sus ce « chemin du calvaire » par des centaines de camions d'ordures en constante navette serait une imposition malvenue pour les voyageurs du Nord dont ceux du lointain Akkar.
Les détritus de la capitale doivent être efficacement répartis sur l'ensemble du territoire national. Arrêtons de prétendre que les décharges immondes d'ordures feront place aux champs de tulipes et terrains de golf ! Il suffit d'observer notre montagne et les plaies béantes qui y sont laissées par les carrières, jamais recyclées. De grâce, épargnons au Akkar cet argent souillé ! Pour protéger et sauvegarder son avenir, si l'État n'est toujours pas à même de l'aider, qu'il le laisse en paix – en sa pauvreté mais en sa beauté !
Samir EL-DAHER,
ressortissant du Akkar,
économiste,
ingénieur des mines,
ancien conseiller à
la Banque mondiale


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