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Moyen Orient et Monde - Décryptage

Entre les pays du Golfe et les réfugiés, un désintérêt mutuel

Matthieu Rey, maître de conférences à la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et agrégé d'histoire, analyse l'expérience des États de la péninsule en matière de « migration ».

Un camp de réfugiés syriens, au nord-est de Amman, en Jordanie. Photo AFP

Plusieurs organes de presse ont récemment relayé l'appel du blogueur émirati, Sultan al-Qassemi, qui a interpellé les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG/Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar) sur leur retard manifeste pour accueillir les réfugiés et engagé leur responsabilité morale.
Dans bien des cas, la confusion sémantique entre migrants et réfugiés est reproduite, alors que les deux notions recouvrent des statuts juridiques différents. Les migrants que l'on retrouve par millions dans les pays du Golfe, souvent originaires des pays d'Asie du Sud et du Moyen-Orient, renvoient aux départs volontaires motivés par des raisons économiques, politiques ou culturels, et le traitement de cette question relève des dispositions légales nationales. Dans certains pays comme le Qatar ou les Émirats, les migrants constituent la majorité de la population.

La deuxième catégorie est définie par la convention de Genève relative au statut des réfugiés adoptée en 1951 : elle renvoie au statut des personnes ayant obtenu l'asile d'un État tiers. Cette convention a été paraphée par 145 États membres des Nations unies, mais les pays du Golfe n'en sont pas signataires et ne sont donc pas liés par cet engagement. Et si ces derniers ont injecté des centaines de millions de dollars chacun en aide humanitaire aux réfugiés – sommes qui n'en restent pas moins dérisoires si on les compare aux dépenses colossales en matière d'armement et à la volonté de consacrer jusqu'à 40 % du budget d'État à la défense –, les pays du Golfe n'ont pas pour autant l'intention d'autoriser l'accueil des réfugiés sur leur territoire. Pour expliquer l'absence de volonté politique des pétromonarchies qui limitent le nombre de réfugiés sur leur territoire et refusent d'infléchir leur position face à la crise, les raisons avancées par les commentateurs politiques sont d'ordre sécuritaire et politique.


(Lire aussi : Canberra va accueillir 12 000 réfugiés d'Irak et de Syrie)

 

Danger sécuritaire, déstabilisation politique
D'un côté, les pays du Golfe seraient soucieux de rétablir la sécurité après l'attentat contre une mosquée au Koweït le 26 juin et la succession d'attaques sur le sol saoudien depuis le 22 mai, culminant avec l'attentat du 6 août contre la mosquée du QG des forces spéciales à Abha, chef-lieu de la province d'Assir. Cette situation les aurait amenés à réviser leurs priorités en désignant le groupe État islamique comme l'ennemi premier à combattre. Après son implication directe dans plusieurs théâtres de conflits, Riyad est plus que jamais confronté à des zones d'instabilité à ses frontières avec l'Irak et le Yémen, et à l'affermissement de la puissance iranienne après la signature de l'accord international sur le nucléaire. Cette situation renforce le sentiment d'encerclement. En plus de l'intervention politique active en Syrie depuis le début de la crise en 2011, sa gestion du dossier yéménite comme extension de la politique intérieure a précipité l'Arabie saoudite dans une campagne militaire au Yémen, où le conflit en cours, selon les derniers chiffres avancés par l'Onu, a fait 4 400 victimes, et 1,3 million de nouveaux déplacés. Il y aurait donc, d'une part, la crainte d'essuyer les conséquences de ces ingérences multiformes, mais d'autre part, dans un contexte où les différents clans de la monarchie saoudienne se livrent une lutte d'influence et face au risque d'érosion de sa légitimité, Riyad craindrait la contagion des idées subversives.

 

(Lire aussi : À son tour, l'Amérique latine ouvre les bras aux réfugiés du Moyen-Orient)


Cette dimension est abordée par Stéphane Lacroix, professeur à Sciences Po et spécialiste de l'Égypte et des pays du Golfe, qui dans une intervention pour France 24 explique que l'Arabie saoudite redoute « de politiser sa société : elle craint qu'en accueillant des personnes extérieures politisées, elle n'importe du même coup une rhétorique de changement qui contaminerait sa société ».
Pour sa part, Matthieu Rey, maître de conférences à la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, rappelle la raison historique de cette défiance : « L'expérience en matière de réfugiés qui fait date pour les pays du Golfe demeure le cas des Palestiniens au Koweït. Ces derniers accueillis massivement dans les années 1970-1980 sont expulsés au moment de la guerre du Golfe en 1991, lorsque le chef de l'OLP Yasser Arafat prend position pour Saddam Hussein. Aucun État ne l'a oublié. Une telle masse de réfugiés peut constituer une force de frappe pour n'importe quel noyau interne. Mais il faut distinguer entre les différents pays du Golfe, par exemple, les liens historiques entre familles syriennes et saoudiennes complexifient le schéma. »

(Lire aussi : « Ce n'est pas l'heure d'avoir peur... »)

 

L'effet repoussoir
D'un autre côté, les réfugiés ne sont pas particulièrement attirés par les pays du Golfe pour demander l'asile. Et pour cause, une catégorie non négligeable de travailleurs migrants installés dans cette région se trouve dans une situation d'extrême précarité avec des conditions de vie et de travail peu enviables, insuffisamment protégés par la loi et soumis au système arbitraire de la kafala qui varie d'un pays à l'autre. Les travailleurs non qualifiés issus des classes défavorisées sont plus vulnérable aux multiples formes de pressions exercées par le kafil, le garant, qui peut imposer des charges de travail excessives mais refuser de verser les salaires, d'accorder l'autorisation de quitter le territoire, les retenir contre leur volonté. Cette situation est régulièrement dénoncée par les ONG.

Comme le souligne Matthieu Rey, « les Syriens ne sont pas forcément intéressés par des migrations aveugles, la destination doit leur permettre de vivre. Les Syriens qui sont connectés au Golfe, principalement la classe moyenne supérieure, y sont déjà et disposent d'une bonne assise, via la diaspora syrienne existante. Dès lors, le flux de nouveaux, plus pauvres, menace deux groupes. Le premier, c'est les Syriens déjà installés. Le second, c'est les citoyens autochtones percevant dans cette masse un facteur de déstabilisation ».

Par ailleurs, toujours pour Matthieu Rey, il est important de distinguer les préoccupations de chaque pays. Selon lui, le Qatar serait en faveur d'une action auprès des militants Frères musulmans en Syrie ou sur ses frontières, alors que « les Émirats ne veulent pas entendre parler de partisans de l'islam politique, même sur le plan humanitaire. Comment alors pourraient-ils faire le tri entre les arrivants ? », s'interroge-t-il. D'après lui, la question du réfugié tient d'abord à une fausse compréhension du problème. « Les États du Golfe sont sommés au nom d'un idéal humanitaire de répondre à la crise alors même que cet impératif – qui va avec la défense d'une certaine idée de la personne humaine – n'anime en rien leurs politiques internes. Ici réside le paradoxe de l'humanitaire comme action à l'extérieur d'un pays, et l'humanitaire comme adéquation des principes de politique interne et des pratiques quotidiennes. »

 

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Plusieurs organes de presse ont récemment relayé l'appel du blogueur émirati, Sultan al-Qassemi, qui a interpellé les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG/Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar) sur leur retard manifeste pour accueillir les réfugiés et engagé leur responsabilité morale.Dans bien des cas, la confusion sémantique entre migrants et...

commentaires (2)

1 MILLION DE PALESTINIEN ET MAINTENANT AUTANT DE SYRIENS AU LIBAN. DOUBLE ZÉRO PALESTINIENS ET SYRIENS AU QATAR ET EN ARABIE SAOUDITE.

Gebran Eid

12 h 08, le 10 septembre 2015

Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • 1 MILLION DE PALESTINIEN ET MAINTENANT AUTANT DE SYRIENS AU LIBAN. DOUBLE ZÉRO PALESTINIENS ET SYRIENS AU QATAR ET EN ARABIE SAOUDITE.

    Gebran Eid

    12 h 08, le 10 septembre 2015

  • Après avoir tenté de nous donner des leçons de démocratie, ces bensaouds des déserts démocratiques essayent de nous expliquer pourquoi ils ne peuvent pas accueillir les réfugiés syriens et irakiens qu'ils ont eux même mis dans cette situation à cause de leur idéologie salafowahabite bensaouds et de leur incurie. Cette partie du monde est une tare universelle pour l'humanité.

    FRIK-A-FRAK

    10 h 09, le 10 septembre 2015

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