Tu ne reviendras plus jamais. C'est ta maman qui l'annonçait l'autre soir à la ronde, la larme à l'œil et un peu de rage dans la voix. Ce pays n'est pas un pays, ce pays n'est pas fait pour nos enfants, ce pays n'est pas pour nous, ce pays ne sera jamais qu'un repaire de mafieux, ce pays est un bordel, ce pays n'a pas d'avenir, ce pays ne, ce pays non, ce pays pas, ce pays jamais, plus jamais. Mais toi, t'en penses quoi, man ? Toi qui as conquis Manhattan, L.A., Londres, Paris, Barcelone ou Dubaï après avoir squatté le tableau d'honneur de ton université, selon la légende familiale, quatre ans durant; toi qui es parti « faire de l'humanitaire », soit enseigner des rudiments d'anglais et voir du paysage de l'Afrique au Tibet, te frottant au passage à la réalité du monde, au manque de confort, d'eau, d'électricité, d'organisation et d'hygiène dans ces pays où ce sont choses normales, t'en penses quoi ?
Il te faudra d'abord faire le bilan de ce mois d'août passé en apnée dans la gélose natale. Dès la sortie de l'aéroport, la gifle d'air chaud, la chaussée moite, la bouffée de kérosène mêlée de pourriture et de fumée de cigarette, la haie d'honneur de la famille et des potes, tous ces bras qui se nouent autour de toi, t'enlacent, t'empêtrent, tout cet amour qui t'émeut et t'encombre à la fois. Tant de choses qui te rappellent un peu brutalement que c'est de là que tu viens, de là que tu as pris ton envol, que tout cela c'est toi ou pas mal de toi. À l'arrivée, tu le savais, ce serait famille et victuailles. Le lendemain, prends du soleil, tu es tout pâlot, c'est des vitamines, et prend du taboulé, vitamines aussi. Le soir, tu étais déjà tout malade, excès de vitamines ; ton corps refuse d'appartenir, lui n'est déjà plus d'ici. Mais rien qu'à voir leur bonheur honteux de te border, tâter ton front à tout bout de champ, te soigner au 7Up et aux patates bouillies, tu en es encore plus chose et déjà tu te laisses couler avec béatitude dans l'océan tiède et sans fond de leur affection. Les copains ont à peine attendu que tu sois remis. Tous les soirs, désormais, après de longues journées de montagne en plage par des routes encombrées, sur le coup de 21 heures tu étais sous le jet rachitique de la douche. À 22 heures, rasé de frais, épi vaincu, vêtu de neuf, nimbé de vétiver, tu attendais. À 23 heures, comme rien ne venait, tu acceptais de goûter au mouloukhiyé de ta mère. À minuit, la meute était sous l'immeuble et c'était parti. Ils t'embarquaient à travers des canyons de déchets et des voies obscures, dans le ronronnement des générateurs, vers ces soirées qui mettraient à mal ton foie, tes tympans et le reste de tes sens. Et les vacances ont passé. Impression de n'avoir rien fait. Gueule de bois pour longtemps et une vague amourette. Elle s'est collée à toi, tu es un peu étranger, ça n'engage à rien.
Tu repars bientôt. Un petit pincement au cœur pour ce pays sans projet, sans projection dans l'avenir, sans président, sans politique autre que de clochers et de minarets, sans travail, sans cerveaux, corrompu jusqu'aux tripes. Deux semaines pour rien, rien à voir, rien à apprendre, rien pour soi. Bruits, fureur et larmes, celles de ta mère surtout, qui a tout compris. Mais tu reviendras, rien que pour te tâter les racines. Et puis tiens, reviens faire de l'humanitaire, va.
Fifi ABOU DIB


wow jolie hahah lol
02 h 00, le 21 août 2015