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Moyen Orient et Monde - La saga de l'été

Le jour où Nasser a nationalisé le canal de Suez...

En s'attaquant directement aux intérêts des Français et des Britanniques, qui possèdent à eux deux 44 % de la compagnie qui gère le canal, Nasser prend le risque de provoquer une crise de grande envergure. Cet énorme coup de poker peut coûter très cher à l'Égypte et son président. Mais ce dernier a-t-il d'autres choix ?

Le président égyptien, Gamal Abdel Nasser, le jour de l’annonce de la nationalisation du canal de Suez.

26 juillet 1956, Alexandrie. D'une voix puissante, vibrante, maligne et captivante, reconnaissable entre mille, le président égyptien Gamal Abdel Nasser annonce, dans cette ville qui l'a vu naître 38 ans plus tôt, la nationalisation du canal de Suez. Le poing levé, face à une foule en pleine effervescence et qui ne demande qu'à l'acclamer, le raïs égyptien déclare : « Le canal de Suez est désormais à nous, bien à nous. » En quelques mots, en privilégiant le dialecte local (« baladi ») à l'arabe littéraire (« fousha »), le président égyptien vient de rendre son honneur à tout un peuple. Avec ce ton drôle, audacieux et romantique, qui le caractérise tant, Gamal Abdel Nasser vient surtout de prendre sa revanche sur les Occidentaux, dans une ambiance tellement euphorique qu'il ne peut se retenir d'éclater de rire.
Bien qu'extrêmement courageuse, cette décision de nationaliser le canal de Suez ressemble à une pure folie politique. En s'attaquant directement aux intérêts des Français et des Britanniques, qui possèdent à eux deux 44 % de la compagnie qui gère le canal, Nasser prend le risque de provoquer une crise de grande envergure. Une crise que l'Égypte, déjà en difficulté économique, ne peut pas surmonter toute seule. Cet énorme coup de poker peut coûter très cher à l'Égypte et son président. Mais ce dernier a-t-il d'autres choix?

Gouverner seul
Suite à un coup d'État contre le roi Farouk, la société secrète des Jeunes Officiers égyptiens, probablement appuyée par les Frères musulmans, s'empare du pouvoir le 26 juillet 1952. Le chef officiel des Jeunes Officiers, le général Mohammad Neguib, déclare, le 23 juillet 1953, la fin de la monarchie et la proclamation de la République, dont il devient le premier président. Toutefois, cet homme de consensus, que les Occidentaux perçoivent comme sympathique, semblent n'être qu'une façade qui ne rend pas compte de la réalité des rapports de force au sein du mouvement. Derrière la figure de Néguib se cache un jeune colonel, fils de facteur, petit-fils de fellah, qui tient véritablement les ficelles du pouvoir. Un certain Gamal Abdel Nasser...
Durant les deux premières années de pouvoir, le mouvement des Jeunes Officiers est plutôt bien perçu par les Occidentaux. Le Premier ministre nommé par les officiers libres, Ali Maher, a d'ailleurs de très bonnes relations avec l'Occident. Mais ce mouvement de Jeunes Officiers modeste s'inscrit dans une double révolte, à la fois contre la corruption égyptienne et contre l'occupation anglaise. Il est également profondément marqué par l'épisode de la Nakba – la défaite des armées arabes face à l'armée israélienne en 1948 – auquel la plupart de ses membres ont participé. Ce vécu politique, à défaut de prendre la forme d'un discours idéologique, possède en lui les germes de la future confrontation qui va éclater entre l'Égypte et les puissances coloniales européennes, et entre l'Égypte et Israël.

 

(Lire aussi : Le canal de Suez, symbole de l'impérialisme devenu l'emblème de l'Egypte non-alignée)


Le tournant a lieu le 14 novembre 1954 quand le plus jeune des deux leaders, le colonel Nasser, oblige son aîné à démissionner, lui reprochant ses liens étroits avec les Frères musulmans. Néguib placé en résidence surveillée, le nouveau raïs égyptien peut désormais gouverner seul. Homme de poigne, excellent orateur et doté d'un charisme extraordinaire, Nasser s'attire très vite les foudres des Français, des Britanniques, des Américains et des Israéliens. Ses discours mémorables, retransmis à la radio et écoutés par des millions de personnes, appellent les peuples arabes à se réveiller.
Alors que la France doit gérer le début de la guerre d'Algérie, que l'Irak s'est allié avec la Grande-Bretagne en concluant le pacte de Bagdad et que les Américains ont tissé des liens étroits avec l'Arabie saoudite, Nasser appelle les peuples arabes à ne pas rester assujettis aux ex-puissances coloniales.
Si, au milieu des années 50, la majorité des pays arabes a obtenu son indépendance, ses rapports avec les pays du Nord restent marqués par une profonde inégalité. Même si ce rapport de force se pose en des termes différents, le postcolonialisme a habilement remplacé le colonialisme.

Humiliation suprême
En pleine période de guerre froide, caractérisée par la division du monde en deux pôles de puissance, Nasser appelle à une politique de non-alignement. Sa participation à la conférence de Bandung, en avril 1955, aux côtés de l'Indien Nehru et du Chinois Zhou Enlai, reflète la nouvelle dimension du personnage.
En 56, plus personne n'ose appeler Nasser « colonel ». L'homme d'État a désormais une priorité absolue : obtenir des financements pour construire le haut barrage d'Assouan qui permettrait à l'Égypte d'augmenter sa production et de développer son industrie du fait de l'électricité qu'il produirait. Limite de la politique de non-alignement, il est obligé de réclamer des fonds à l'une des deux hyperpuissances de l'époque.
Même s'il l'URSS a commencé à livrer des armes tchèques à l'Égypte en 1955 – les mêmes qui étaient livrées à l'armée israélienne durant la guerre de 1948 ? – Nasser se tourne naturellement vers les Américains pour demander des fonds. Cela n'est pas vraiment surprenant, quand on sait qu'il n'a jamais apprécié les communistes, qu'il considérait comme des agents de l'étranger.
Alors qu'un deal semble être conclu entre les deux parties, le secrétaire d'État américain, Foster Dulles, annonce le 16 juillet 1956, par le biais d'un communiqué de presse, « qu'étant donné l'état catastrophique de l'économie égyptienne, toute hypothèse de financement du haut barrage d'Assouan était écartée ».
La nouvelle sonne comme une humiliation suprême pour le président égyptien. Ce dernier se retire chez son ami Tito, à Brioni, et prépare sa revanche...

Centre du monde
Ce fameux 26 juillet 1956, Nasser déclare : « Le canal de Suez paiera, et amplement, la construction du barrage, et nous n'aurons plus besoin d'aller mendier de l'argent à Washington, Londres ou Moscou ! » C'est impossible, il le sait bien. Mais il n'en a que faire. Nasser jubile en parfaite communion avec son peuple. Il ne le sait pas encore, mais il vit là sa plus grande heure de gloire. Malgré la crise qui sévit à Budapest, c'est bien l'Égypte qui est, ce 26 juillet 1956, le centre du monde.

 

 

 

Nasser sait que les Britanniques ne peuvent pas réagir dans l'immédiat et pense pouvoir profiter de ce temps de latence pour négocier une sortie de crise sur la scène diplomatique. Mais il sous-estime très largement la volonté qu'ont les Français et les Britanniques de se débarrasser de lui. Ces derniers préparent les opérations militaires, sous commandement britannique.
Dénommé plan Mousquetaire, celui-ci prévoit un débarquement des troupes à Port-Saïd, puis un déplacement vers la zone du canal de Suez. Les Français souhaitent intégrer les Israéliens, à qui ils fournissent déjà des armes, à cette offensive, mais les Britanniques n'y sont pas vraiment favorables. Un accord secret est toutefois signé entre les trois parties le 24 octobre à Sèvres où il est décidé qu'Israël interviendra dans un premier temps, puis que les armées britannique et française suivront.

 

(Pour mémoire : Quarante-cinq ans après Nasser, le nationalisme arabe, seule voie pour les transitions politiques ?)

 

Contexte favorable
Les opérations de l'alliance tripartite débutent le 29 octobre avec l'intervention de l'armée israélienne dans le Sinaï. Français et britanniques adressent alors un ultimatum à Israël et l'Égypte, pour que les deux armées arrêtent les combats, sous prétexte qu'ils perturbent la navigation sur le canal de Suez. Comme attendu par l'alliance tripartite, les Égyptiens refusent et Paris et Londres en profitent pour justifier leur entrée dans le conflit le 31 octobre 1956. Pendant que les puissances européennes bombardent l'aviation égyptienne au sol, l'armée israélienne avance dans le Sinaï. La défaite est totale pour Nasser qui ne peut rivaliser tout seul avec ces trois puissances.
Mais la spécificité du contexte de l'époque va jouer en sa faveur. Ni les Américains ni les Soviétiques ne souhaitent voir ces combats continuer, craignant une contagion dans toute la région, selon la logique des blocs. Ils contraignent l'alliance tripartite à arrêter les combats.
La crise de Suez reflète l'immense déséquilibre qui s'est creusé entre les ex-puissances coloniales et les deux grandes puissances mondiales. Nasser apparaît comme le grand gagnant de la crise et acquiert à partir de là une immense popularité. Le nassérisme devient un sujet déterminant dans la politique interne de nombreux pays arabes. Devenu la Voix du monde arabe, nom de la station de radio qu'il a créée, il vit alors l'apogée de sa carrière politique...

Bibliographie
L'Aigle égyptien – Nasser, de Gilbert Sinoué.
Gamal Abdel Nasser, de Jean Lacouture.
« Crise de Suez de 1956 », l'article d'Anne-Lucie Chaigne-Oudi, lesclesdumoyenorient.com
« La nationalisation du canal de Suez a marqué un tournant dans les rapports entre l'Égypte et l'Occident », l'article d'Éric Rouleau, Le Monde diplomatique.
« La nouvelle tactique du président Nasser », l'article d'Éric Rouleau, Le Monde diplomatique.
Un siècle pour rien, de Jean Lacouture, de Ghassan Tuéni et de Gérard D. Khoury, aux éditions Albin Michel et Dar an-Nahar.
Histoire des peuples arabes, d'Albert Hourani, aux éditions Points.
Ibn Saoud ou la naissance d'un royaume, de Jacques Benoist-Méchin (chez Albin Michel).
« Ibn Saoud et la naissance du royaume d'Arabie saoudite (1re et 2e parties) », l'article de Yara el-Khoury, lesclesdumoyenorient.com

 



Le rire et les maux du monde arabe...

 

Nasser aux côtés de Nehru et de Tito, fer de lance du mouvement des non-alignés.

 

Qu'est-ce qui compte à la fin? Les mots ou les actes ? Les rires hystériques ou les pleurs enragés ? Les espoirs qu'un homme a réussi à susciter ou la réalité sur laquelle ces derniers se sont fracassés ?
Difficile de répondre à ces questions au moment d'écrire le portrait de l'un des plus grands hommes politiques du monde arabe, l'un des plus idolâtrés mais aussi l'un des plus contestés, finalement l'un des plus controversés, Gamal Abdel Nasser.
Que retenir de l'aigle égyptien ? Son bilan politique désastreux ou son charisme quasiment sans équivalent dans le monde arabe au XXe siècle ? Son incroyable capacité à soulever les foules ou sa politique répressive envers ses opposants politiques ? Sa plus grande victoire en 1956, au moment de la nationalisation du canal de Suez, ou sa plus grande défaite, dont il ne se remettra véritablement jamais, en 1967, durant la guerre des Six-Jours ?
Fils de facteur, petit-fils de fellah, l'homme a successivement incarné la grandeur et la décadence du monde arabe. Plus que n'importe quel autre dirigeant de cette région, il a su créer un lien intime avec son peuple, avec ses fils : l'Égyptien et l'Arabe. Un lien direct, sans aucun intermédiaire, qui reposait sur un seul outil : la radio.
Nasser est porté par l'apparition du transistor. Capable de parler pendant des heures dans un langage plutôt populaire, pensant à voix haute les problèmes quotidiens des Égyptiens, il révolutionne la façon de faire de la politique. Il touche le cœur des Arabes, en titillant leur corde sensible : l'honneur, la dignité, la liberté, à travers un discours moderne, directement inspiré du siècle des Lumières, mais utilisant le champ lexical arabo-musulman. Il se veut l'alpha et l’oméga de tout ce qui se passe dans la région. Tout doit passer par lui. Lui seul comprend les maux du monde arabe, lui seul détient les bons remèdes. Il est à la fois le visage du rêve de l'unité arabe et celui de son impossible réalisation. Il est la voix et le rire du monde arabe. Le rire et les mots. Le rire et les maux....

 

 

« La une de L'Orient, le 27 juillet 1956 »

 

 

 

Extrait du discours de Nasser du 26 juillet 1956 à Alexandrie

« La pauvreté n'est pas une honte, mais c'est l'exploitation des peuples qui l'est. Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l'Égypte. La Compagnie est une société anonyme égyptienne, et le canal a été creusé par 120 000 Égyptiens, qui ont trouvé la mort durant l'exécution des travaux. La Société du canal de Suez à Paris ne cache qu'une pure exploitation (...).
Nous déclarons que l'Égypte en entier est un seul front, uni, et un bloc national inséparable. L'Égypte en entier luttera jusqu'à la dernière goutte de son sang pour la construction du pays. Nous ne donnerons pas l'occasion aux pays d'occupation de pouvoir exécuter leurs plans, et nous construirons avec nos propres bras, nous construirons une Égypte forte, et c'est pourquoi j'assigne aujourd'hui l'accord du gouvernement sur l'établissement de la Compagnie du canal. Nous irons de l'avant pour détruire une fois pour toutes les traces de l'occupation et de l'exploitation.
Après cent ans, chacun a recouvré ses droits, et, aujourd'hui, nous construisons notre édifice en démolissant un État qui vivait à l'intérieur de notre État (...). Nous devons donc tous travailler et produire malgré tous les complots ourdis contre nous. Je leur dirai de mourir de dépit, nous construirons l'industrie égyptienne. »

 

 

Quand « L'Orient » publiait un scoop sur la future nationalisation du canal de Suez...

« Cette nationalisation a stupéfié tout le monde, je n'aurais pourtant pas dû l'être autant que la plupart des autres car, trois mois auparavant, ma femme Simonne, assise à côté du ministre de la Justice Bahgat Badawi, ancien représentant de l'Égypte à la Cour internationale de La Haye, au cours d'un dîner officiel au Caire, l'avait entendu dire qu'il était "en train de préparer un dossier pour accélérer le retour du canal de Suez à l'Égypte, sept ans avant la date prévue..." Simonne, correspondante des Échos en Égypte, avait câblé aussitôt cette information à son journal qui avait répondu immédiatement par télégramme : "Impossible de lâcher une telle information, c'est mettre le feu à la Bourse". »
J'étais alors, sous le nom de François Courtal, correspondant de L'Orient de Beyrouth, qui est devenu L'Orient-Le Jour, le journal de mon ami Georges Naccache. Je lui envoie à mon tour l'information, L'Orient la passe et personne ne réagit sur le moment.
Georges et quelques autres ont compris que c'était une grosse histoire. « Mais la majorité a pensé que ce correspondant était un peu fou, qu'il ne savait pas de quoi il parlait, qu'il voulait faire un coup, qu'il voulait se rendre intéressant, et c'est passé à peu près inaperçu ! »

Propos de Jean Lacouture, Extrait de « Un siècle pour rien », de Jean Lacouture, Ghassan Tuéni et Gérard D. Khoury, aux éditions Albin Michel et Dar an-Nahar

 

 

Prochain épisode : le jour où la République arabe unie a été proclamée

 

 

Les épisodes précédents

Le jour où... la partition de la Palestine est adoptée

Le jour où... Roosevelt et Ibn Saoud ont scellé le pacte du Quincy

Le jour où... Balfour a fait sa déclaration sur le Foyer juif

Le jour où... Lawrence d'Arabie a rencontré l'émir Fayçal


26 juillet 1956, Alexandrie. D'une voix puissante, vibrante, maligne et captivante, reconnaissable entre mille, le président égyptien Gamal Abdel Nasser annonce, dans cette ville qui l'a vu naître 38 ans plus tôt, la nationalisation du canal de Suez. Le poing levé, face à une foule en pleine effervescence et qui ne demande qu'à l'acclamer, le raïs égyptien déclare : « Le canal de...

commentaires (2)

Un grand jour pour un grand homme ! où en sont les zarbis aujourd'hui ?

FRIK-A-FRAK

13 h 53, le 11 août 2015

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Commentaires (2)

  • Un grand jour pour un grand homme ! où en sont les zarbis aujourd'hui ?

    FRIK-A-FRAK

    13 h 53, le 11 août 2015

  • INtéressant, instructif ! Voici un article qui sort de l'ordinaire meurtrier et ordurier...

    Rotary Beyrouth

    13 h 21, le 11 août 2015

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