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Moyen Orient et Monde - Égypte

Quand le système Sissi atteint ses limites...

Trois questions à Vincent Geisser, politologue spécialiste du monde arabe, chargé de recherche au CNRS, qui analyse la position des principaux alliés du régime de Abdel Fattah al-Sissi à l'égard de la politique de répression féroce contre les Frères musulmans en Égypte.

Des partisans de l’AKP (parti au pouvoir en Turquie) manifestent devant l’ambassade égyptienne à Ankara contre le verdict de confirmation de la condamnation à mort de Mohammad Morsi. Adem Altan/AFP

La condamnation à mort de l'ex-président Mohammad Morsi a été confirmée hier par la justice égyptienne, un verdict sans surprise qui s'inscrit dans le sillage des décisions précédentes et traduit la volonté du régime de Abdel Fattah al-Sissi d'éradiquer la confrérie. Si la place des Frères musulmans en tant que force politique égyptienne a longtemps opposé la Turquie et le Qatar à l'Arabie saoudite, depuis plusieurs mois et principalement avec l'arrivée au pouvoir du roi Salmane, un consensus s'est formé. La politique de répression aveugle du régime égyptien envers une force qui apparaît de moins en moins menaçante est privée du soutien des alliés régionaux. Vincent Geisser revient sur les ressorts de ces évolutions politiques.

Comment expliquez-vous le changement dans la politique de l'Arabie saoudite vis-à-vis des Frères musulmans ?
Il n'y a pas eu de réel changement. Historiquement, l'Arabie saoudite est une terre d'accueil pour l'exil des victimes de la répression nassérienne et postnassérienne. Si les Frères musulmans ont joué un grand rôle intellectuel au sein du royaume, ils n'ont jamais rallié la thèse des wahhabites et sont restés critiques à l'égard du puritanisme et de cette sorte d'absolutisme religieux, la période de grand rapprochement n'a duré qu'un temps. À l'époque, Riyad a offert sa protection dans le cadre de la lutte contre les régimes nationalistes arabes, il s'agissait d'une alliance tactique entre les Frères musulmans et l'Arabie saoudite, qui n'a jamais admis la vision de participation politique et a toujours accusé les Frères de politiser l'islam. Il faut noter que les Frères ont toujours été dans une posture de légalisation et de compromis politique, y compris dans le cadre de régimes autoritaires.
En 2011, la situation évolue pour des raisons de recentrage et d'intégration politique, la ligne légaliste devient alors majoritaire avec une forte option en faveur d'élections pluralistes. Au-delà de toutes les critiques qu'on peut adresser aux frères, ils étaient partisans d'une certaine démocratie pluraliste.
Or, l'Arabie saoudite a toujours craint la contamination démocratique, et perçoit d'un mauvais œil la voie dangereuse de conciliation entre l'islam politique et la démocratie. Par ailleurs, il ne faut pas oublier le facteur géopolitique et la compétition réelle entre l'Arabie saoudite et le Qatar qui est devenu le protecteur de l'islam politique. Riyad met tout en œuvre pour casser l'hégémonie de ce dernier. Il a fallu attendre la neutralisation des Frères musulmans et en arriver à un certain degré de répression pour que l'Arabie saoudite développe une problématique de charité islamique et revienne à des rapports pacifiés. C'est donc à partir du moment où les FM ne sont plus nuisibles au projet wahhabite et en état de délitement que l'on assiste à ces relents de solidarité. Il n'y a pas d'alliance de type idéologique et géopolitique entre les Frères musulmans et l'Arabie saoudite dont la stratégie est la prédication d'État pour développer, à coup de millions de pétrodollars, une idéologie qui est la même que celle de l'État islamique (EI). Mais c'est un jihadisme légitime en ce sens où il y a une volonté d'hégémonie géopolitique pour infléchir la politique des pays dans un sens qui peut sembler paradoxal mais qui au fond est très cohérent.

Aujourd'hui il semble qu'un consensus se soit formé entre les pays occidentaux, la Turquie, le Qatar et l'Arabie saoudite pour condamner la politique de répression violente de Sissi sans doute par crainte d'une radicalisation de la base des Frère musulmans. Dans ce contexte, pensez-vous que la ligne dure anti-Frères de Sissi puisse se maintenir ?
On ne peut pas positionner Abdel Fattah al-Sissi uniquement par rapport aux Frères musulmans qui ont certes le plus subi. Le problème du système Sissi est qu'il a réprimé toute forme d'expression autonome et indépendante. Le système atteint sa limite non pas avec la politique d'éradication des Frères musulmans, mais avec l'éradication des forces vives de la société égyptienne. Si l'on fait une comparaison avec la Tunisie du temps du régime de Ben Ali, on constate que celui-ci a longtemps été valorisé même lorsqu'il menait une dure répression, il a été attaqué bien plus tard au moment où les forces vives ont été la cible de ce système. Or Sissi est dans cette configuration dès le départ, nous assistions au verrouillage de l'ensemble des espaces de liberté qui du côté de l'Occident fera sans doute bouger les « droits-de-l'hommiste » et les lobbys prodémocrates, mais il ne faut pas s'attendre à une action de l'Arabie saoudite qui mène une politique beaucoup plus hypocrite. Le Qatar, par contre, est davantage sur une position de compromis international avec une pression sur les forces politiques en faveur de la réconciliation nationale.

Quelles seraient les conséquences de cette politique de répression qui s'inscrit en faux avec la volonté des alliés régionaux du régime égyptien ?
Il n'y aura pas de grandes conséquences. Aujourd'hui la tolérance à l'égard de la répression terrible s'explique essentiellement par la position du régime de Abdel Fattah al-Sissi vis-à-vis d'Israël. Tant qu'il offre des garanties, et casse toutes les formes d'alimentation du Hamas et des mouvements propalestiniens, on fermera les yeux sur les dérives. De toute évidence, pour les Occidentaux, il ne s'agit pas de revenir au processus démocratique tel qu'il a été initié en 2011, ce qui est souhaité c'est un autoritarisme présentable. À cet égard la politique de Washington est ambivalente et ambiguë, on se contente d'un habillage démocratique. Au final, l'expérience tunisienne a démontré que même les plus Occidentaux d'entre les Tunisiens sont capables de tenir à l'Onu un discours propalestinien, c'est ce qui explique qu'ils préféreront un Sissi plus présentable, qui ne nuira pas à leurs intérêts, à un processus démocratique en Égypte.

 

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La condamnation à mort de l'ex-président Mohammad Morsi a été confirmée hier par la justice égyptienne, un verdict sans surprise qui s'inscrit dans le sillage des décisions précédentes et traduit la volonté du régime de Abdel Fattah al-Sissi d'éradiquer la confrérie. Si la place des Frères musulmans en tant que force politique égyptienne a longtemps opposé la Turquie et le Qatar...
commentaires (2)

OU LES DÉPASSE SOUVENT...

LA LIBRE EXPRESSION NE COMMENTE PAS.ELLE CONSEILLE

18 h 03, le 17 juin 2015

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Commentaires (2)

  • OU LES DÉPASSE SOUVENT...

    LA LIBRE EXPRESSION NE COMMENTE PAS.ELLE CONSEILLE

    18 h 03, le 17 juin 2015

  • C'est tellement évident quand il voit une alliance hezb résistant et les bactéries du qatar à travers el qardawoui .

    FRIK-A-FRAK

    17 h 13, le 17 juin 2015

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