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Moyen Orient et Monde - Entretiens croisés

« Les Ikhwan ne sont plus en opposition avec un appareil d’État, mais avec une grande partie de la société »

Tewfik Aclimandos et Stéphane Lacroix analysent l'évolution politique en Égypte pour « L'Orient-Le Jour ».

L’ex-président égyptien destitué et condamné à mort, Mohammad Morsi. Khaled Desouki/AFP

Le rapport de la Fédération internationale des droits de l'homme sur l'Égypte, qui dénonce « l'implication directe des forces de police, des agents des services de renseignements, de la sécurité nationale ainsi que de militaires » dans des violences sexuelles et cible une « stratégie politique » visant à « bâillonner » toute opposition, intervient dans un contexte tendu.
Le verdict de la condamnation à la peine capitale de l'ex-président égyptien issu des Frères musulmans, Mohammad Morsi, samedi, avait déjà suscité les réactions les plus vives. La condamnation à mort d'un président démocratiquement élu face à la décision « clémente » de la justice égyptienne de relaxer la tête dirigeante de l'ancien régime Hosni Moubarak est apparue aberrante aux yeux de nombreux observateurs.
Au-delà des dysfonctionnements flagrants de l'appareil judiciaire régulièrement pointé du doigt et de la logique de répression tous azimuts du régime de Abdel Fattah el-Sissi, un nouveau pas symbolique vient d'être franchi. Cette décision marque-t-elle la fin de la dynamique révolutionnaire et de l'espoir d'une transition vers un régime démocratique en Égypte ? Tewfik Aclimandos, chercheur associé à la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, et Stéphane Lacroix, professeur à Sciences po (Paris) et chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri), répondent aux questions de L'Orient Le-Jour.

Quel impact pourrait avoir la condamnation de Mohammad Morsi sur les Frères musulmans : s'agit-il de l'arrêt de mort de la confrérie ou d'une simple parenthèse en attendant un changement dans les rapports de force politiques ?
Tewfik Aclimandos : Cela ne va rien changer, les Frères sont déjà entrés dans la clandestinité et ont eu recours à la violence directe ou par alliés interposés. Je ne pense pas que le rapport de force va s'inverser dans l'immédiat, puisqu'il y a un rejet unanime : si 80 à 95 % de la population ne veut plus des Frères, cela ne signifie pas qu'elle soit prorégime. On a tendance à sous-estimer la question de la légitimité des Frères, ils ont toujours eu un problème de légitimité politique qu'ils sont parvenus à surmonter. Mais pour la première fois, il y a un problème de légitimité religieuse. La nouveauté, c'est qu'ils ne sont plus en opposition avec un appareil d'État, mais avec une grande partie de la société.

Stéphane Lacroix : L'impact est surtout symbolique, car de nombreux dirigeants des Frères musulmans ont déjà été condamnés à mort. En somme, le pouvoir continue sur la même ligne ultrarépressive. Je pense que cette condamnation ne fera que conforter la détermination de ceux qui, au sein des Frères musulmans et au-delà, continuent à s'opposer au régime par tous les moyens.

(Lire aussi: Première exécution d'un partisan de Mohamed Morsi)

 

Cette nouvelle est-elle un indicateur fort de la fin du processus révolutionnaire ?
Tewfik Aclimandos : Non, il y a un refus qui précède la condamnation de Morsi. Aujourd'hui la population est fatiguée, elle est consciente des défis à relever, et entre l'armée et les Frères, la population a fait son choix.

Stéphane Lacroix : Non, c'est ce que le pouvoir voudrait, c'est-à-dire revenir à un régime autoritaire stabilisé. Mais en face, il y a une société très divisée qui se mobilise de manière certes moins visible, mais les manifestations continuent malgré l'ampleur de la répression. Il faudra voir maintenant à qui profitera in fine cette dynamique – et l'on peut craindre que les mouvements jihadistes n'en soient les premiers bénéficiaires.

Dans un contexte où l'Arabie saoudite tente d'unifier les rangs sunnites en se rapprochant des Frères et en renforçant ses liens avec la Turquie et le Qatar, la position de l'Égypte de Sissi risque-t-elle de tenir en échec cette stratégie ?
Tewfik Aclimandos : L'Arabie saoudite cherche à pacifier les relations, mais il est clair qu'entre la Turquie et l'Égypte, et entre l'Égypte et les Frères musulmans il n'y a pas d'accord possible. Les relations entre Sissi et (le roi d'Arabie) Salmane ne sont plus aussi fluides que du temps de Abdallah. Mais ces pays sont dans le même bateau ; l'Égypte est un allié relativement fiable et Riyad ne veut pas perdre son alliance avec Le Caire malgré les divergences de vues. D'ailleurs je ne pense pas que Mohammad ben Nayef, le prince héritier, soit épris des Frères, c'est simplement un rapprochement de circonstance.

Stéphane Lacroix : Le régime égyptien réagit à ses propres contingences. Il montre qu'il n'a pas changé de position, qu'il considère que la réconciliation avec les Frères n'est pas envisageable. L'Arabie saoudite du roi Salmane n'est probablement pas satisfaite de cette position, mais je ne crois pas qu'elle ira jusqu'à forcer la main à Sissi sur ce dossier.

 

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