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Nos lecteurs ont la parole - Antoine Messarra

Culture de paix pour demain au Liban : que faire ? *

Quels sont les principaux facteurs qui menacent la paix civile au Liban ? Que faire ? La réponse exige, dans un but d'opérationnalité, une investigation ciblée, puisée de l'expérience, fondement de tout savoir efficace. Quatre facteurs menacent ou fragilisent la paix civile au Liban.

1. L'ethnostratégie. Depuis le recul des guerres directes entre États à la suite de l'armement nucléaire et sophistiqué, des guerres par procuration se propagent dans de petites nations, dont le Liban, fragiles ou fragilisées. La qualification de ce qui s'est passé au Liban en 1975-1990, et se passe encore, est en conséquence déterminante pour toute stratégie d'avenir. Il ne s'agit pas entièrement d'une guerre civile, mais plutôt d'une guerre intérieure, de guerres (au pluriel) et de Guerre pour les autres suivant le titre de l'ouvrage de Ghassan Tuéni. Lakhdar Ibrahimi, émissaire de l'Onu au Liban, dit lors de son arrivée en Irak, le 14 février 2004 : « S'il y a un pays dans cette région du monde où nul ne peut imaginer qu'il puisse y avoir une guerre civile, c'est bien le Liban. »
Pourtant cela a eu lieu, parce que dans une guerre dite civile, ce n'est pas nécessairement la moitié de la population qui prend les armes contre l'autre moitié. On peut fomenter une guerre dite civile ou interne par un processus qui commence par le démantèlement de l'armée, suivi par la formation d'organisations d'autodéfense qui, par nécessité, seront subordonnées à des forces étrangères pour leur armement et financement. Après plus d'un an, il devient impossible de stabiliser le pays sans ingérence ou soutien externe. Au cours du traité d'Utrecht (1713), un diplomate dit aux Hollandais : « On fera la paix chez vous, pour vous et sans vous ! »

2. Les religions idéologisées. Après le recul aussi des grandes idéologies conventionnelles : fascisme, nazisme, communisme, capitalisme, socialisme..., les religions sont utilisées en tant qu'idéologies de mobilisation. Raymond Aron écrit en 1944 : « Les mythes, les religions seront désormais maniés scientifiquement par des élites cyniques » (L'homme contre les tyrans, éd. de la Maison française, 1944, 402 p., p. 21).

3. Les structures mentales. Le danger pour la paix civile réside dans les générations d'avenir qui, à défaut d'une catharsis mémorielle, vont chercher à venger les ancêtres, avec un retour du refoulé. Des politiques exploitent les instincts refoulés et les mémoires polluées pour la mobilisation conflictuelle des masses. Le Libanais moyen jouit de qualités extraordinaires, mais manque du sens de la chose publique et de l'État. La psychologie historique du Libanais moyen, avec la propension au triomphalisme, à l'istiqwâ' (avoir le dessus sur une autre communauté) au pays des victoires impossibles, piégées ou endossées, le complexe de la Sublime Porte, la perception segmentée du Grand Liban, la pollution du patrimoine valoriel du Liban pluraliste et constitutionnel... constituent des menaces sérieuses pour la paix civile, à défaut d'une action culturelle en profondeur. Ce qui m'inquiète, déclare Charles Malek en 1948 à Georges Naccache, « ce n'est pas la faiblesse de l'État, mais l'affaiblissement, chez beaucoup, de l'esprit libanais, le recul moral d'une certaine élite, la perte de confiance dans notre vocation et notre destinée » (L'Orient, 17/10/1948).

4. La perception presque exclusive du conflit israélo-arabe en termes militaires. La perspective culturelle n'est pas moins importante que la stratégie de défense, si elle est exclusivement militaire. L'imam Moussa Sadr déclare au Caire : « La paix au Liban est la meilleure forme de lutte contre Israël, la perturbation de la paix au Liban constitue une victoire permanente pour Israël. » En outre Kamal Joumblatt écrit : « Le Liban est plus qu'un pays, c'est le pays de la plus riche variété culturelle » (Pour le Liban, rééd. 2008). C'est aussi Ghassan Tuéni qui écrit en 2001 : « Le Liban perdra sa raison d'être s'il ne devenait l'apôtre de son propre message. »

Trois perspectives d'action

Il ressort de l'analyse trois perspectives d'action.

1. Le plan de rénovation pédagogique : partie intégrante de l'accord d'entente nationale dit de Taëf, ce plan entamé dans les années 1996-2002 au Centre de recherche et de développement pédagogique, sous la direction du Pr Mounir Abou Asly, notamment dans les matières éducation civique et histoire, devrait se poursuivre en conformité avec son esprit et sous la direction de la même équipe, car il ne s'agit pas d'une opération administrative et bureaucratique.

2. Mémoire collective et partagée : va-t-on désormais apprendre de l'histoire et pas toujours dans l'histoire, comme chez les peuples sous-développés ? Un travail de mémoire, de psychologie historique et de contrition nationale devrait être entrepris auprès des nouvelles générations, notamment à travers des lieux de mémoire, des commémorations, des musées municipaux sur l'histoire, non plus du Liban diplomatique et de l'histoire des gouvernants, mais de l'histoire des Libanais dans leurs réalisations et leurs souffrances communes et partagées. Le Pr Salim Daccache dit aux 429 nouveaux diplômés des sciences humaines de l'USJ, le 5/8/2014 : « Par votre regard, vous pouvez être des acteurs qui pensent notre monde, notre temps, leurs problèmes. En lui apportant des valeurs humanistes et citoyennes, vous pouvez orienter le cours de l'histoire et non pas le subir avec des larmes et ses destructions. »

3. La référence étatique et institutionnelle : il n'est pas mauvais que la notion de paix civile devienne un slogan brandi par toutes les factions. L'essentiel cependant est d'en déterminer le contenu qui comporte au Liban quatre composantes :
a. La suprématie de la Constitution et du principe de légalité, en considérant qu'aucun amendement constitutionnel, aucun régime, parlementaire, présidentiel, fédéral, décentralisé... ne peut fonctionner à défaut des deux fondements de l'État : l'exclusivité par l'État de la politique étrangère et le monopole par l'État de la force organisée.
b. La mémoire collective et partagée pour éviter la mécanique de répétition.
c. Le développement socioéconomique équilibré, ce qui permet de dépolariser les clivages dans une perspective transcommunautaire.
d. La culture de prudence dans les relations extérieures : le Liban est grand par son message et son rôle régional, mais petit dans le jeu des nations. La déclaration de Baabda du 11/6/2012 résume une telle approche, fruit de l'expérience et non d'une idéologie. On ne peut, en tout cas, mettre tout l'étranger dans le même sac. Il y a, dans les relations diplomatiques, quatre catégories de rapports : l'occupation, l'ingérence à travers des partis par l'armement et le financement, le soutien par le canal de l'État, et les résolutions internationales émanant d'institutions internationales dont le Liban est membre. Dire que la subordination est générale est erroné et traduit en fait une perception perturbée de l'État, acteur exclusif en politique étrangère et bénéficiaire exclusif (et non un parti) du soutien externe.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel
Titulaire de la chaire Unesco d'étude comparée
des religions, de la médiation et du dialogue, USJ

* Le texte est un extrait d'une communication orale enregistrée au Rotary Club de Beyrouth – Cadmos en coopération avec la faculté des sciences humaines, USJ.

Quels sont les principaux facteurs qui menacent la paix civile au Liban ? Que faire ? La réponse exige, dans un but d'opérationnalité, une investigation ciblée, puisée de l'expérience, fondement de tout savoir efficace. Quatre facteurs menacent ou fragilisent la paix civile au Liban.
1. L'ethnostratégie. Depuis le recul des guerres directes entre États à la suite de l'armement nucléaire et sophistiqué, des guerres par procuration se propagent dans de petites nations, dont le Liban, fragiles ou fragilisées. La qualification de ce qui s'est passé au Liban en 1975-1990, et se passe encore, est en conséquence déterminante pour toute stratégie d'avenir. Il ne s'agit pas entièrement d'une guerre civile, mais plutôt d'une guerre intérieure, de guerres (au pluriel) et de Guerre pour les autres suivant le titre de l'ouvrage de...
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