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Économie

Douze ans plus tard, le mystère de la banque al-Madina reste entier

10e anniversaire du retrait syrien

C'est peut être l'un des scandales les plus emblématiques de l'époque de l'occupation syrienne. La banque
al-Madina, qui a fait faillite en 2003, incarne la corruption généralisée de l'appareil politico-sécuritaire de cette époque. Dix ans après la fin de la tutelle syrienne, la justice libanaise n'a toujours pas désigné les coupables tant cette page est difficile à tourner.

27/04/2015

Du scandale de la banque al-Madina, le public aura surtout retenu le nom de Rana Koleilate, l'une des responsables de la banque accusée d'avoir orchestré une fraude à grande échelle et mené al-Madina, et sa filiale United Credit Bank, à la faillite. Dans une interview accordée en 2013 à la revue ach-Chiraa du Brésil, où elle réside actuellement, Rana Koleilate confirme les rumeurs qui ont toujours circulé à propos de cette affaire. Selon elle, l'ex-chef des renseignements militaires syriens au Liban, Rustom Ghazalé, et ses frères ont largement puisé dans les caisses de la banque – certaines sources parlent de plus de 80 millions de dollars au total. Retraits en liquide, cartes de crédit, immobilier, voitures et bijoux, Rana Koleilate ne refusait rien à l'un des hommes les plus puissants du Liban de l'époque. Elle affirme également que le frère du président syrien, Maher el-Assad, a lui aussi bénéficié des largesses de la banque à travers un intermédiaire. Au-delà du témoignage de Rana Koleilate, dont la crédibilité peut être sujette à caution en l'absence de procès, la mise en cause des Syriens et de leurs alliés au Liban émane aussi de plusieurs responsables libanais, certains faisant même un lien avec l'assassinat de Rafic Hariri qui aurait eu l'intention de dévoiler l'affaire.
Reste que, douze ans après les faits, la justice libanaise n'a toujours pas désigné les coupables. Des dizaines de procès sont en cours pour fraude, falsification de document ou abus de confiance, essentiellement contre les propriétaires de la banque et Rana Koleilate, mais aucun pour corruption ou blanchiment. Aujourd'hui encore, il est difficile d'obtenir des informations fiables à ce sujet. Toutes les personnes contactées par L'Orient-Le Jour, en raison de leur lien avec cette affaire, ont soit refusé de s'exprimer, soit accepté de le faire sous couvert d'anonymat. Aucune des sources ne sera donc citée.

 

Irrégularités à répétition
Tout commence en 1984 lorsque la banque al-Madina est rachetée par un richissime entrepreneur libano-saoudien résidant en Arabie, Adnane Abou Ayyache. Ce dernier en confie la gestion à son frère, Ibrahim, qui n'était pourtant pas banquier de profession. Rana Koleilate était au départ la secrétaire d'Ibrahim Abou Ayyache, mais elle est très vite promue et devient l'une des principales responsables de la banque. Dès la fin des années 1990, la Commission de contrôle des banques constate de nombreuses irrégularités au sein de l'institution : faible capitalisation, laxisme au niveau de l'octroi de crédits, dépenses très élevées et crises de liquidité ponctuelles. La Haute Commission bancaire, présidée par le gouverneur Riad Salamé, la somme de régulariser sa situation et donne à plusieurs reprises le temps à Adnane Abou Ayyache de renflouer les caisses.


Pendant ce temps, la famille Koleilate et son entourage s'enrichissent et affichent leur succès de manière ostentatoire.
Début 2003, un énième chèque sans provision tiré sur la banque al-Madina pousse la Banque du Liban à geler les avoirs des Abou Ayyache, des Koleilate et de leurs proches (12 personnes au total). Elle fait état de placements non autorisés utilisant les dépôts des clients, et évoque des soupçons de blanchiment d'argent. Quelques jours plus tard, la Banque centrale se rétracte en invoquant l'engagement de Adnane Abou Ayyache à injecter des fonds dans la banque.
Mais en juillet 2003, les réserves obligatoires d'al-Madina plongent largement sous le seuil autorisé, et la BDL gèle à nouveau les avoirs des 12 mêmes individus. On parle d'un trou de 300 millions de dollars. Au lieu de mettre la banque en faillite, la BDL prend son contrôle en nommant un directeur provisoire, André Bendaly, qui est toujours en poste. Riad Salamé défendra plus tard ce choix par la nécessité de rembourser rapidement les déposants et de sauvegarder la réputation du secteur.
Grâce aux avoirs des principaux protagonistes saisis par la BDL et les nombreux actifs immobiliers détenus par la banque, la Banque centrale rembourse les déposants et règle à l'amiable la majorité des procès intentés par les ex-clients de la banque.
Sur le plan judiciaire, Rana Koleilate et les Abou Ayyache sont accusés de fraude, de détournement de fonds et de falsification. Ils sont également accusés de blanchiment d'argent avec une dizaine d'autres personnes, sur la base de l'enquête menée par la Commission spéciale d'investigation bancaire.

 

Comptes secrets
L'enquête menée par la BDL a permis d'identifier l'existence de nombreux comptes secrets au sein de la banque et d'un réseau de blanchiment, notamment à travers des chèques postdatés, et l'achat d'actifs fonciers et immobiliers à des prix largement surévalués. D'où provenaient les fonds ? Difficile de répondre à cette question, mais Ibrahim Abou Ayyache accuse notamment Rana Koleilate d'avoir fait entrer au Liban, par avion, des millions de dollars provenant des fils de l'ancien président irakien Saddam Hussein. Son frère Adnane avait aussi évoqué des fonds d'associations caritatives liées au Hezbollah. D'autres ont fait le lien avec des associations islamiques saoudiennes, le trafic de diamants en Afrique ou encore la mafia russe.
Comment expliquer que de telles opérations aient pu se faire dans unÉtat policier comme celui qui caractérisait le Liban à l'époque, sans la complicité de personnes-clés au sein de l'appareil sécuritaire et politique ? Le mystère reste entier. En 2003, le procureur général de l'époque, Adnane Addoum, n'a poursuivi que Rana Koleilate et les Abou Ayyache, et personne n'a été jugé. Arrêtée puis relâchée sous caution, Rana Koleilate s'enfuit au Brésil, et l'affaire tombe dans l'oubli.

 

Reprise de l'enquête
En 2005, après le retrait de l'armée syrienne, le procureur Saïd Mirza décide de réactiver le dossier et nomme une commission d'experts pour enquêter sur les personnes qui avaient été identifiées quelques années plus tôt par la Commission spéciale d'investigation et pour lesquelles le secret bancaire avait été levé. Après enquête, Saïd Mirza transfère le dossier au juge d'instruction Ghassan Oueidate.
Entre-temps, le nouveau procureur général, Hatem Madi, demande à la commission d'experts qui avait travaillé avec Saïd Mirza d'élargir son enquête à toutes les personnes ayant été impliquées dans l'affaire al-Madina. Cette commission se heurte au secret bancaire, mais identifie tout de même 437 personnes ayant reçu au total plus de 644 millions de dollars de la banque.
Cette liste comprend les noms des frères de Rustom Ghazalé, mais aussi des fonctionnaires, des hommes d'affaires, des entreprises, et des hommes politiques libanais de tout bord sans compter les anonymes et les prête-noms. La commission n'a pas été en mesure de connaître la contrepartie de ces fonds et donc de savoir s'ils correspondent à de la corruption, du blanchiment ou de simples services rendus. Le procureur a alors sélectionné 131 noms, qu'il a sans doute considérés comme les plus suspects, et les a envoyés en 2013 à la Commission spéciale d'investigation, qui seule a la capacité de lever le secret bancaire et de mener une enquête approfondie. Deux ans plus tard, aucune annonce n'a encore été faite à ce sujet.
La BDL est par ailleurs confrontée à la demande des Koleilate, toujours innocents au regard de la justice libanaise, de savoir ce qu'il est advenu de leurs avoirs saisis par la Banque centrale.
Adnane Abou Ayyache demande lui aussi des comptes puisqu'il détient toujours les licences des deux banques, al-Madina et United Credit Bank n'ayant été ni mises en faillite ni liquidées. L'option d'une liquidation est sur la table, semble-t-il, ce qui permettrait en outre de faciliter la disparition de toutes les archives. Affaire à suivre donc... ou pas.

 

 

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POINT DE MYSTÈRE ! CHERCHEZ : LES FRÈRES !!!

Irene Said

Ce soi-disant mystère-là n'est ni le premier ni le dernier chez nous, et il y en aura certainement encore beaucoup!
Il fait partie de tous ces mystères-scandales qui entachent la réputation de notre pays ainsi que celle de TOUS ceux qui ont laissé faire depuis si longtemps.
Pourquoi ? Mais parce qu'ils en retiraient aussi des bénéfices de toutes sortes, et cela des deux côtés de la frontière syro-libanaise.
Donnez-nous une, seulement une raison de pouvoir être fiers de notre pays le Liban...?
Irène Saïd

M.V.

La mafia sicilienne...est jalouse... de tant de professionnalisme dans la performance du crime organisé libano/syrien.....

NAUFAL SORAYA

Une banque propre, quoi...

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