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Une centenaire témoigne pour son père, poète arménien pendu en 1915

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"Ils l'ont tué à cause de sa plume trop libérale et parce qu'il était arménien. Pour que personne ne puisse témoigner du génocide, ils se sont d'abord attaqués aux intellectuels."

OLJ/AFP/Vincent-Xavier MORVAN
20/04/2015

24 avril 1915, Constantinople. Des policiers turcs débarquent en pleine nuit au domicile de Roupen Sevag, un médecin arménien, poète et collaborateur du journal local Azadamard. Un siècle plus tard, sa fille centenaire raconte toujours ce drame avec émotion.

"Ils sont venus le chercher à la maison, ils l'ont emmené et après ils l'ont pendu, mon pauvre papa", confie Shamiram Sevag, une vieille dame vive et élégante qui vit dans une maison de retraite près de Nice, dans le sud-est de la France. "Ils l'ont tué à cause de sa plume trop libérale et parce qu'il était arménien. Pour que personne ne puisse témoigner du génocide, ils se sont d'abord attaqués aux intellectuels."

Née le 10 juillet 1914, elle n'avait que quelques mois au moment de la disparition de son père, emmené avec des centaines d'autres Arméniens en prélude au génocide. "Bien sûr, j'étais trop jeune pour en avoir des souvenirs. Mais je sens encore mon père me serrer dans ses bras pour me dire adieu. Ça, je l'ai gardé dans mon cœur."

Son père, un grand poète considéré comme un héros national en Arménie, où un musée lui est consacré, rencontre sa future épouse pendant des études de médecine à Lausanne, en Suisse. "Il disait qu'en croisant ma mère, il avait vu passer un ange", raconte Shamiram. Un garçon naît de leur union, Levon, en 1912, puis sa sœur Shamiram, quand la famille revient s'établir dans la capitale ottomane.
"Mon père était pourtant prévenu, regrette Shamiram. Des bruits couraient déjà. Tout le monde s'en va, et toi tu y retournes ? Tu es fou, lui disait-on. Mais c'était la guerre et il voulait défendre son pays."

Roupen s'engage dans l'armée et y sert en tant que médecin. Jusqu'à son arrestation, puis sa déportation et son exécution à l'été 1915. Sur le mur de sa chambre, Shamiram a accroché l'agrandissement d'une photo où elle pose, avec un bonnet d'enfant et un gros ruban sous le menton, en compagnie de son frère et de sa mère, déjà en deuil. "Ce cliché figurait sur le passeport qui nous a permis de nous échapper grâce à l'ambassadeur d'Allemagne", montre-t-elle.

(Lire aussi : Génocide arménien : la Turquie sème le trouble dans le calendrier)

 

"Couverts de poux et de cambouis"
Retournés après la guerre dans la famille paternelle pour y recevoir une éducation arménienne, Shamiram et son frère connaîtront un nouvel exode en 1922. "Les massacres ont recommencé, explique-t-elle. Le grand-père nous a alors mis dans le premier bateau en partance pour Marseille. C'est ainsi que nous sommes arrivés en France, en 1922, couverts de poux et de cambouis."

Recueillis à Paris par l'Eglise arménienne, ils y retrouvent leur mère. Shamiram devient modiste, travaille dans les quartiers chics de la capitale française.
Après la Deuxième Guerre mondiale, elle s'installe à Nice et n'en repartira plus. Elle s'y marie à 45 ans avec Jo Folco, un chauffeur de taxi niçois, après avoir attendu en vain un Arménien. "J'ai longtemps repoussé les prétendants, mais un jour j'ai dit à maman : Là, je ne peux plus attendre, je me marie !"

A Nice, Shamiram trouve une seconde famille dans la communauté arménienne fortement implantée sur la Côte d'Azur.
"C'est quelqu'un de toujours disponible, remarque Artin Oksayan, le président de l'Eglise apostolique arménienne locale. D'ailleurs, elle sera là le 24 avril quand nous planterons au jardin d'Arménie de Nice un grenadier, le symbole de notre pays, pour commémorer le génocide."

L'Arménie et la diaspora arménienne marquent vendredi les 100 ans des massacres ayant coûté la vie, selon eux, à un million et demi de leurs ancêtres sous l'Empire ottoman. La Turquie, héritière de cet empire, évoque au maximum un demi-million de morts dans une guerre civile et rejette toujours le terme de génocide.

A quelques jours de cet anniversaire, Shamiran ne souhaite plus qu'une chose : "Je voudrais être là quand (...) les Turcs vont enfin reconnaître ce qu'ils ont fait. Cela fait cent ans déjà et pourtant ils disent encore que ce n'est pas vrai."

 

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