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Moyen Orient et Monde

« Je dis à mes enfants : à la maison, appelez-moi “Mama”, et dans la rue, appelez-moi “Anne” »

Reportage

À Istanbul, la vie discrète des Arméniens...

OLJ
18/04/2015

Si elle n'en fait pas la publicité, Yasmin Rostomyan a toujours refusé de taire ses origines. Cent ans après les massacres de 1915, cette Arménienne s'efforce tant bien que mal de faire vivre la culture et l'histoire de sa famille dans son pays, la Turquie.
Comme chaque jour ou presque, cette mère de famille de 42 ans sacrifie au rituel de la sortie d'école. Au cœur d'Istanbul, dans le district de Sisli, ses deux enfants fréquentent l'un des 20 établissements arméniens de la mégapole sous contrat avec les autorités turques, qui accueille près de 200 élèves de la maternelle au collège. En ce milieu d'après-midi, la cour de récréation résonne de cris des deux langues, un symbole de la lente, très lente levée des tabous sur la question arménienne en Turquie. « Nous sommes très contents de cette école, nos enfants peuvent y apprendre notre langue, normalement », se réjouit Yasmin. « À notre époque, c'était plus caché, on ne parlait pas arménien dans la rue, dit-elle, mais mon père a insisté pour que nous prenions des cours à la maison, c'était très important pour lui. »
L'école Karagözyan partage son enseignement entre turc et arménien, comme elle respecte le calendrier des deux religions, musulmane et chrétienne. Sur les murs des classes, dessins et peintures sont encore couverts d'œufs et de lapins de Pâques. « Nous avons des enseignants de culture turque, alors nous essayons de faire vivre nos deux cultures en y associant les familles », s'enorgueillit sa directrice, Arsuvak Koç-Monnet.
Le défi est immense. Noyée au milieu d'une population de 77 millions d'habitants, en quasi-totalité musulmane, la communauté arménienne de Turquie, chrétienne, est aujourd'hui officiellement estimée à 60 000 personnes. Leur nombre est en réalité bien plus élevé. Pendant la Première Guerre mondiale, des dizaines de milliers d'Arméniens se sont convertis à l'islam pour échapper aux tueries perpétrées par l'Empire ottoman et ont enfoui leur identité au plus profond de leur mémoire. Quelques-uns de leurs descendants commencent à peine à la déterrer. La famille Rostomyan, elle, n'a pas oublié ses racines. Ni le souvenir des déportations, des massacres et des centaines de milliers de victimes de 1915. Dans l'appartement de Yasmin, la photo sépia de son arrière-grand-père, tué cette année-là, trône toujours sur le buffet du salon, au milieu des dictionnaires.

« Grand secret »
« Nous n'avons jamais entendu parler du génocide pendant l'enfance, c'était un grand secret. En le cachant, certains pensaient que l'on pouvait tirer un trait sur tout ça », raconte Yasmin, ajoutant : « J'ai compris plus tard, à l'adolescence. » Malgré le poids de ce passé écrasant, les Rostomyan se sont toujours refusé à émigrer, contrairement à de nombreux autres Arméniens. Dans les années 1950, la famille a quitté Amasya, près de la mer Noire, pour Istanbul. Elle a posé ses valises dans un immeuble du quartier de Bomonti. Un minuscule îlot arménien au milieu d'un océan turc, où elle s'efforce de vivre loin du tumulte du passé. Discrètement, sans faire d'histoire. « C'est plus tranquille aujourd'hui. On est en sécurité », assure Yasmin, créatrice de tissus. Mais la prudence reste de mise. « Je dis encore à mes enfants : à la maison, appelez-moi " Mama " et dans la rue, appelez-moi " Anne " (maman en turc) », confie-t-elle.
Dans la rue, les regards se détournent et les bouches se ferment dès lors que l'on aborde la question des origines. Ceux qui acceptent de les évoquer sont encore rares. Le quotidien est parfois difficile, mais pas au point de vouloir renoncer à Istanbul. « La Turquie est mon pays, je ne veux pas partir, insiste Yasmin Rostomyan, et je ne voudrais pas non plus que mes enfants soient obligés de le faire. S'ils pouvaient continuer à vivre heureux ici, ça suffirait à mon bonheur. » Cent ans après le drame de 1915, elle veut encore croire que les commémorations du 24 avril seront l'occasion d'une prise de conscience, que les Turcs reconnaîtront enfin ce qu'elle considère comme la réalité des événements. Mais sans trop d'illusions. « Je n'espère plus rien des États et des politiques, mais j'attends quelque chose de mes amis. J'aimerais qu'ils me disent : " Notre chère Yasmin, pour nos fautes... " murmure-t-elle. Malheureusement, la plupart ne savent pas ce qui s'est passé. »
En Turquie, le mot « génocide » n'existe pas dans les livres d'histoire. Et l'article 305 du code pénal punit toujours ceux qui osent l'évoquer. Pour « insulte » à la Turquie.

Philippe ALFROY/AFP

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