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Moyen Orient et Monde

Quatre ans après le soulèvement, le terrain syrien décrypté

Quatre ans après le soulèvement en Syrie

Où se déroulent les principales batailles ? Qui contrôle quoi ? Quels sont les enjeux ? Repères cartographiés.

16/03/2015

Le 15 mars 2011 débutait le mouvement de contestation pour des changements démocratiques dans une Syrie dirigée d'une main de fer par Bachar el-Assad. Cible d'une violente répression de la part du régime baassiste, cette révolte pacifique s'est transformée en insurrection armée. Quatre ans plus tard, la Syrie n'entrevoit pas la fin d'une guerre qui a fait plus de 215 000 morts, dont 76 000 en 2014, année la plus sanglante du conflit.

Opposant au départ rebelles et forces du régime, le conflit s'est complexifié avec la montée en puissance à partir de 2013 des groupes jihadistes, essentiellement le Front al-Nosra, branche syrienne d'el-Qaëda, et l'État islamique (EI). Des groupes qui recrutent bien au-delà des frontières de la Syrie. L'armée syrienne libre (ASL), qui a été un temps l'ossature de la rébellion appuyée par l'Occident et qui avait enregistré des victoires contre le régime, est désormais réduite à une alliance de petits groupes sans moyens.

Quatre ans après le début de la révolte, quelle est la situation sur le terrain en Syrie ? Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie politique de la Syrie et du Liban, et Thomas Pierret, maître de conférences à l'Université d'Édimbourg et spécialiste de l'islam sunnite et de la Syrie, décryptent pour L'Orient-Le Jour l'évolution du conflit et ses enjeux stratégiques.

 

Les principales batailles

 

 

 


– « L'une des grandes batailles du moment se déroule dans le Sud syrien, dans un triangle formé par Damas, Kuneitra et Deraa, où le Hezbollah et l'armée syrienne sont à l'offensive contre le Front al-Nosra et les autres groupes rebelles actifs dans la zone », indique Fabrice Balanche. Avec le soutien des forces iraniennes et des combattants du Hezbollah, l'armée syrienne a lancé son offensive dans le sud pour neutraliser les rebelles, qui à partir de ce secteur ravitaillent la Ghouta orientale, en banlieue de Damas. « C'est au Sud que le poids des unités ASL demeure le plus important, avec par exemple la première armée (al-Jaysh al-Awwal) que les médias du régime désignent comme l'un des principaux adversaires à abattre dans la région. C'est intéressant car depuis des années, le régime affirme ne combattre que des jihadistes », ajoute Thomas Pierret.

À Alep (Nord), l'offensive de l'armée syrienne a échoué, les combats sont sporadiques sur la ligne de démarcation entre l'ouest et l'est de cette ville qui a été un carrefour commerçant, ainsi que dans les zones périphériques, indique M. Balanche.

– Le front entre Damas et la Ghouta orientale (banlieue de la capitale, assiégée depuis un an et demi par l'armée du régime), est plutôt calme ces jours-ci, mais il peut se réveiller, estime le spécialiste. « Je pense que lorsque l'armée syrienne aura repris le Sud, elle resserra son étau sur la Ghouta orientale qui sera privée de soutien logistique », indique Fabrice Balanche.

– Les autres fronts ne sont pas aussi stratégiques, mais ils peuvent être très actifs, comme dans la province de Hassaké (Nord-Est), tenue par les forces kurdes mais que l'EI cherche à prendre, ajoute M. Balanche.

Les combats se déroulent surtout dans la localité de Tall Tamer que l'EI veut prendre car doublement stratégique. Contrôler cette localité permettrait de couper la voie de communication entre l'est de la province et la ville de Hassaké, tenus par les Kurdes. En tenant Tall Tamer, les jihadistes pourraient également ouvrir un corridor reliant la province d'Alep à la frontière irakienne et à Mossoul qu'ils contrôlent depuis juin.

Dans la région du Khabour, l'Union démocratique kurde (PYD, principal parti kurde de Syrie) et la milice syriaque repoussent l'EI ainsi qu'à l'est de Hassaké, précise M. Balanche. Le PYD est aussi en confrontation avec l'EI autour de Kobané (au nord, à la lisière de la frontière turque), ajoute-t-il.
Fabrice Balanche souligne que des combats opposent également les rebelles dans le nord-ouest où le Front al-Nosra élimine systématiquement les groupes qui pourraient servir d'appuis aux Occidentaux ou à l'EI.

– Le front de la province côtière de Lattaquié (Ouest), fief du clan de Bachar el-Assad, vient de se réveiller, notamment dans la partie sunnite de l'hinterland montagneux, remarque de son côté Thomas Pierret. La bataille entre les forces du régime et les combattants d'el-Qaëda, appuyés par d'autres groupes islamistes armés, se déroule dans le village de Dourine surplombant la localité de Salma, principal bastion rebelle dans la région de Jabal al-Akrad.

– La région située entre Hama (centre-Ouest) et Idleb (Nord) a aussi été le théâtre de combats très violents ces derniers mois, avec une avancée rebelle vers le sud, suivie d'une contre-offensive loyaliste l'été dernier, souligne M. Pierret.

À noter aussi dans cette région la prise des bases de Wadi al-Deif et Hamidiyé (dans la province d'Idleb) par les rebelles en décembre dernier. Depuis lors, la situation est relativement calme, hormis quelques brèves offensives rebelles autour d'Idleb et dans la région de Jabal al-Zawiya, sans grands résultats.

M. Pierret fait en outre état de violents combats intermittents à Deir ez-Zor (Est), autour de l'aéroport militaire tenu par le régime et assiégé par l'EI et d'autres groupes rebelles. C'est le seul endroit en Syrie où l'EI tolère une présence militaire d'autres groupes.

 

 

Les changements par rapport à mars 2014


– « Les rebelles modérés ont été complètement éliminés. Il n'existe plus d'alternative fréquentable à Bachar el-Assad », affirme Fabrice Balanche.

– L'EI a pour sa part fait la preuve de ses capacités de résistance face aux frappes de la coalition internationale antijihadiste menée par les États-Unis. Le 26 janvier, le groupe jihadiste a fini par quitter Kobané, après plus de quatre mois de violents combats contre les forces kurdes soutenues par des frappes de la coalition, car il était en territoire hostile, selon M. Balanche. L'EI se maintient en revanche dans ses fiefs de l'Euphrate. Il s'est en outre emparé du nord de l'Irak, ce qui lui donne une assise territoriale conséquente, susceptible de lui apporter des allégeances.

Pour Thomas Pierret, le principal changement sur le terrain en Syrie par rapport à mars 2014 est la reprise par l'EI, au printemps-été 2014, de toute la province de Deir ez-Zor, dont il avait été chassé par les rebelles.

– Le gouvernement syrien n'a, lui, pas fait d'avancées spectaculaires depuis la reprise de Homs, en avril 2014, note Fabrice Balanche. Il a toutefois réussi à desserrer l'étau sur Damas en reprenant la Ghouta sud.

Les forces loyalistes ont progressé à la périphérie orientale d'Alep, sans toutefois parvenir pour l'instant à réaliser leur objectif d'encerclement de la ville, ajoute M. Pierret. Elles ont aussi progressé sur l'axe sud-est de Damas avec la prise de Maliha, dans la banlieue. Et ces dernières semaines, des troupes en grande partie constituées de pasdarans, de supplétifs afghans (Brigade des Fatimides) et de combattants du Hezbollah ont repris plusieurs villages à la jonction des provinces de Damas, Kuneitra et Deraa.

 

Qui contrôle qui, qui contrôle quoi ?

 

 

 

 

 


Au niveau de la population
– Le gouvernement syrien s'appuie en priorité sur les minorités confessionnelles, qui représentent 20 % de la population, mais aussi sur des milices sunnites formées avec les baasistes, les groupes tribaux pro-Assad et divers éléments antirebelles pour des motivations diverses, explique Fabrice Balanche. Au total le gouvernement syrien contrôle, selon lui, entre 55 et 72 % de la population.

– Les Kurdes représentent quant à eux 15 % de la population syrienne et gouvernent entre 5 et 10 % de la population du pays. L'Union démocratique kurde (PYD) exerce son contrôle sur les deux tiers des Kurdes, soit plus ou moins deux millions de personnes réparties entre les cantons de Afrine, Kobané et Qamishli, indique M. Balanche.

– De manière générale, les rebelles contrôlent entre 17 à 34 % de la population. L'EI contrôle entre 2 à 3,5 millions de personnes, ce qui équivaut à 10 à 20 % de la population syrienne, toutes arabes sunnites, et essentiellement dans la vallée de l'Euphrate. Il est difficile de préciser le nombre de personnes sous le contrôle d'al-Nosra dont le territoire est éclaté et imbriqué dans celui d'autres factions rebelles, souligne Fabrice Balanche. Les groupes tels Ahrar al-Cham, al-Nosra, l'Armée de l'islam et les différentes factions de l'ASL contrôlent entre 1 et 2,5 millions de personnes.

« La densité démographique diffère d'une région à une autre. Par exemple, l'Armée de l'islam contrôle une très petite portion de territoire dans la Ghouta orientale, à l'extérieur de Damas, ce qui représente moins de 0,1 % du territoire syrien. Mais cette zone est densément peuplée, entre 350 000 et 500 000 personnes. Cela veut dire que l'Armée de l'islam contrôle 2 à 3 % de la population syrienne », insiste le chercheur.

 

Au niveau du territoire
Il est plus aisé de donner des pourcentages des territoires contrôlés par les différentes parties, mais cela ne reflète pas de manière fiable les réalités militaires sur le terrain, car une vaste étendue rurale a moins d'importance stratégique qu'une ville majeure ou un axe de communication principal, souligne Fabrice Balanche.

– Le gouvernement syrien contrôle actuellement 50 % du territoire. « Plus des deux tiers de la population syrienne toujours présente dans le pays se trouvent dans des zones contrôlées par le régime. Cette estimation est en partie renforcées par des rapports du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) dont les données montrent qu'une majorité des déplacés syriens à l'intérieur du pays proviennent de zones contrôlées par les rebelles, note Fabrice Balanche. Mais il est difficile d'être plus précis. »

– Les rebelles contrôlent 45 % du territoire. « Il est difficile de savoir quels territoires sont contrôlés par des groupes rebelles tels Ahrar al-Cham, le Front al-Nosra, l'Armée syrienne libre (ASL) ou les autres factions », souligne le chercheur. Définir la superficie contrôlée par le groupe État islamique est plus aisé car l'EI est seul sur les territoires qu'il contrôle. Selon M. Balanche, l'EI contrôle aujourd'hui environ 30 % du territoire syrien, mais cela inclut de vastes régions désertiques.
Les groupes tels Ahrar al-Cham, al-Nosra, l'Armée de l'islam et les différentes factions de l'ASL contrôlent 15 % du territoire syrien.

– Les Kurdes ne contrôlent pas plus de 5 % du territoire.

 

Quels enjeux pour les protagonistes ?


– « Pour le gouvernement syrien, l'objectif final est de reconquérir l'ensemble du pays, explique Fabrice Balanche. Cela sera impossible tant que la Turquie servira de base arrière à la rébellion. Dans un premier temps, il doit sécuriser totalement Damas et sa région, puis avancer vers le Nord en reprenant Alep. Le régime de Damas pense que la lutte contre Daech (acronyme arabe de l'EI) finira par obliger les Occidentaux à collaborer avec lui. »

– « L'enjeu pour al-Nosra est de prendre l'ascendant sur la rébellion syrienne non daechiste et apparaître comme le meilleur ennemi de Bachar el-Assad. Daech attend, de son côté, qu'al-Nosra et l'armée syrienne s'épuisent pour lancer l'offensive », ajoute Fabrice Balanche. Aujourd'hui, l'EI est engagé dans des combats contre les Kurdes et se renforce sur l'Euphrate.

– Les Kurdes, eux, veulent contrôler un territoire continu, le Rojava, au nord de la Syrie, allant de Afrine jusqu'au Tigre.

 

Lire aussi dans notre dossier spécial : Quatre ans après le soulèvement en Syrie
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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

EST-CE QU'IL Y A ENCORE DU TERRAIN ? AH... SOUS LES DÉCOMBRES !!!

BOSS QUI BOSSE

Bouffés à la sauce "curry" je vous dit , haché menu et avalés , les mignons gentils aussi bien que les méchants rebelles !!! on ne meurt jamais pour rien quand on se bat pour une cause juste , NON JAMAIS !

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