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Liban

Samir Abdel Malak : L’obligation de résultats

Que sont-ils devenus... dix ans après le 14 mars 2005

L'intifada de l'indépendance, dont le Liban célèbre cette année le dixième anniversaire, ne s'est pas faite en un jour – en l'occurrence celui de la manifestation du 14 mars 2005. Toute une décennie de contacts et de rapprochements politiques s'est en effet mise en place au lendemain de la guerre civile pour reconstituer les liens socio-communautaires défaits par les luttes fratricides. Nombre de personnalités politiques ont contribué à cette dynamique, qui a débouché sur le printemps de Beyrouth. Depuis, entre 2005 et 2015, beaucoup ont pris leurs distances, à un moment ou un autre, chacun pour ses raisons, de ce qui est devenu formellement « les forces du 14 Mars », sans nécessairement rompre avec l'esprit ou les valeurs du 14 mars 2005. L'objectif de cette nouvelle rubrique est de donner la parole à ces personnalités, de retracer leur cheminement politique personnel, savoir ce qu'ils sont devenus et, surtout, pourquoi ils ont décidé, au fil des ans, de marquer ces distances. L'occasion, aussi, de permettre à des protagonistes de la révolution du Cèdre de procéder, dix ans plus tard, à une autocritique.

10/03/2015

Peu sensible aux honneurs et aux paillettes des feux des projecteurs, Samir Abdel Malak fait partie du groupe de personnalités qui, dès les années 90, s'est employé, sous la houlette du Congrès permanent de dialogue, créé notamment autour de Samir Frangié et de sayyed Hani Fahs, avec l'aval du patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, à retisser des liens défaits par la guerre.

Premières luttes et première chute
Militant de la première heure dans les rangs du mouvement estudiantin des années 70, plus précisément entre 1972 et 1974, le jeune Abdel Malak, étudiant en droit à l'Université libanaise et originaire de Jbeil, est très tôt séduit par les idées et le discours réformateurs du « Amid » du Bloc national, Raymond Eddé, liés à l'édification de l'État de droit (levée du secret bancaire, défense des libertés publiques, lutte pour les droits de l'accusé, bâtiments de luxe, compte joint, abolition de l'impôt sur les terres cultivables, loi sur l'enrichissement illicite, etc.). Mais, avec le début de la guerre, les fols espoirs s'envolent au fur et à mesure que le canon tonne. Eddé, victime d'une série de tentatives d'assassinat, hostile au déluge de violence et aux ingérences étrangères, est contraint de s'exiler. Le puissant réseau estudiantin du Bloc national, qui voulait un autre Liban, se disloque. « Ce n'était rien moins qu'une décapitation », affirme-t-il. Ayant réchappé à son tour de peu à une tentative d'assassinat à Jbeil, M. Abdel Malak s'exile en 1976 à Chypre, puis retourne un moment s'installer à Beyrouth-Ouest. Mais il se rend compte que le paysage politique – et pas que politique ! –
n'est plus ce qu'il était. Sa maison de Aïn el-Remmaneh confisquée par des miliciens, il quitte pour Paris. Ce n'est qu'en 1993 qu'il retourne au Liban. Mais les tentatives de redynamiser le Bloc national se heurtent aux réticences de Raymond Eddé, qui ne veut pas mettre en péril la sûreté de ses partisans à Beyrouth, livrée à la mainmise syrienne. Avec Samir Frangié, Hani Fahs, Farès Souhaid, Saoud el-Maoula, Mohammad Hussein Chamseddine et bien d'autres, Samir Abdel Malak participe à la création du Congrès permanent pour le dialogue, une plateforme d'échanges visant à pratiquer, en commun, un exorcisme salutaire de la guerre civile.

La route vers Kornet Chehwane
Commence alors, pour Abdel Malak, Frangié, Souhaid, Chakib Cortbawi, Sélim Salhab et Simon Karam, mais aussi Hani Fahs, Mohammad Matar ou Mohammad Hussein Chamseddine, une série d'initiatives qui commencent par l'élaboration d'un document intitulé : « Sur le sens du Liban ». Mais, souligne Samir Abdel Malak, l'appareil sécuritaire libano-syrien, par le biais notamment du brigadier Jamil Sayyed, lance une attaque soutenue, notamment contre les voix musulmanes, pour casser cette dynamique. Sous l'égide de l'évêque maronite d'Antélias, Mgr Youssef Béchara, le noyau chrétien intensifie ses réunions et, lorsque l'Assemblée des évêques maronites fait paraître en septembre 2000 son fameux appel réclamant le retrait de l'armée syrienne du Liban, le groupe crée aussitôt, le 17 janvier 2001, le Rassemblement de Kornet Chehwane visant à protéger cet appel, sous l'ombrelle du patriarche Sfeir. M. Abdel Malak devient le porte-parole officiel du mouvement. Le discours de ce rassemblement, qui regroupe les représentants des partis historiques chrétiens – sauf le Courant patriotique libre, qui fait immédiatement sécession pour préserver son propre discours –, prône l'unité du pays comme voie de salut, pour rétablir le périmètre de la souveraineté. Son pendant islamo-chrétien, le Forum démocratique, qui regroupe des anciens de formations ennemies de gauche et de droite, voit également le jour sous l'égide du député Habib Sadek et le parrainage politique du député Walid Joumblatt. Le front de l'opposition se met progressivement en branle, boosté par la réconciliation druzo-maronite de la Montagne en août 2001, qui provoque l'ire de l'appareil sécuritaire libano-syrien et du régime Assad : pour Damas, le Liban doit rester à l'état de guerre de tous contre tous, faute de quoi il serait capable de recouvrer son indépendance et sa libre décision. MM. Abdel Malak, Frangié, Souhaid, Okab Sakr, Saoud el-Maoula, Mohammad Hussein Chamseddine poursuivent sur leur lancée avec l'Appel de Beyrouth, qui, une fois de plus, à l'été 2004, déclenche une réaction de panique de l'appareil sécuritaire, qui en interdit la réunion.

Grandeur et décadence
Le 14 février 2005, Rafic Hariri est assassiné. Le choc absolu. Tout bascule. Samir Abdel Malak joue, une fois de plus, un rôle fondamental dans la mise en place de la révolution en marche. Les réunions se multiplient aux bureaux du quotidien an-Nahar au centre-ville, mis à disposition de l'opposition par Gebran Tuéni. « Nous sommes entrés dans l'ère de la mobilisation totale », souligne-t-il. Avec des militants de la société civile comme Asma Andraos, et des jeunes représentants de différents courants politiques, il aide à organiser le camp qui prend possession de la place des Martyrs. C'est également lui, avec Samir Kassir, Nagy Khoury, Nora Joumblatt et Yehia Jaber, entre autres, qui organise le programme de la journée du 14 mars 2005, du reste bousculé par la multiplication des discours – à l'origine imprévus – des différentes personnalités politiques. C'est avec beaucoup de nostalgie que Samir Abdel Malak évoque cette période, qui représente l'apogée du rêve, mais aussi l'instant fatidique où l'intifada est sur le point d'être récupérée par les différents courants politiques, ce qui se confirme avec l'alliance quadripartite avec les partis du 8 Mars pour les législatives. « Le fromagisme a torpillé l'esprit du 14 Mars. Les élections nous ont ramenés au sectarisme et au communautarisme », déplore-t-il, évoquant la mise à l'écart des indépendants et des non-partisans. « Ces derniers représentaient un danger pour l'establishment politique, lequel devait assurer sa reproduction coûte que coûte », souligne-t-il.

Autocritique et reconversion
En 2006, M. Abdel Malak propose la formation d'un Kornet Chehwane 2, mais libéré, cette fois, des partis traditionnels, et mixte, qui puisse faire campagne sur différents thèmes : l'État civil, la mémoire de la guerre, la justice, l'État de droit, la bonne gouvernance. « Mais nos compagnons de route ont été trop indulgents. Ils ont laissé faire, sans réagir. » Le résultat a donc été effroyable. L'absence d'initiative du 14 Mars sur les thèmes fondamentaux à même de pousser le pays, libéré, à faire un saut dans la modernité, ainsi que le retour d'un traditionalisme politique mêlé d'identitarisme a donné un coup fatal à la dynamique de changement. « Et nous n'étions pas seuls. La contre-révolution, menée par le Hezbollah, guettait notre débâcle, dit-il. Nous avons échoué dans notre mission de proposer une nouvelle option. Près de 80 % des 14-Marsistes étaient des non-partisans. Il fallait qu'ils soient représentés. L'esprit du 14 Mars n'avait plus rien à voir, s'opposait même au mouvement du 14 Mars. Encore une fois, nous avons été trop indulgents, trop laxistes. »
Devant ce mur traditionnel insurmontable et cette apathie insupportable, alors que les ténors du 14 Mars regardent les leurs tomber un par un, assassinés, Samir Abdel Malak décide de claquer la porte, discrètement. « J'ai été former une ONG de commerce équitable, Fair Trade Lebanon. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Recommencer au niveau du micropolitique. Renouer avec les principes de base : comment aider les gens, proposer des modèles de réussite à suivre, encourager la production locale, mettre en pratique une politique sociale, faire du politique par opposition à la dérive politicienne, au verbiage des communiqués, à la stérilité des luttes et des enjeux de pouvoir », dit-il.
Sans perdre espoir, toutefois. « Il faudra peut-être attendre encore une dizaine d'années avant que la génération 14 Mars ne donne ses fruits », dit-il, en appelant, pour vraiment changer la donne, à se focaliser sur une idée maîtresse : sortir de la théorisation et se focaliser sur les thèmes sociétaux modernes et réformateurs, avec une exigence à la clef : l'obligation de résultats.


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE DÉCENNIE POUR S'ORGANISER ET SE MANIFESTER SI ÉNERGIQUEMENT SUR LA SCÈNE LIBANAISE... UNE À DEUX ANNÉES POUR DÉFLEURIR ET FLÉTRIR SI VIVEMENT ET SI VOLONTAIREMENT ! DES FEUILLES NULLES ET MORTES EMPORTÉES PAR LES VENTS FAKIHISTES QUI SOUFFLENT DANS LA RÉGION ET SURTOUT DANS LE PAYS !!! YIA HARAM...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Lui, le Libanais de Jbééél, finit ainsi son parcours politique comme le Raymond Eddé de Jbééél, quoi !

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