Liban

Le français : une langue, une institution, une mission

N. M. | OLJ
28/02/2015

« Le français est une langue qui se porte très bien. » D'emblée, le recteur de l'Agence universitaire de la francophonie, Bernard Cerquiglini, donne le ton à sa conférence, coupant court, du moins le temps de cette rencontre à la Résidence des pins, à tout pessimisme concernant l'avenir de la langue de Molière.
Historien de la langue, auteur et présentateur de l'émission « Merci professeur », diffusée sur TV5 monde, M. Cerquiglini affirme ainsi que le français est « une langue, une institution, une mission ». Il s'agit de trois traits particuliers dont la « réunion forme la spécificité ». Trois caractéristiques qui ont constitué d'ailleurs le thème de la conférence qu'il a donnée jeudi soir, dans le cadre des rencontres de la Résidence des pins : « Le français : une langue, une institution, une mission. Entre science et passion, itinéraire d'un linguiste. »
Se penchant sur la première caractéristique de la langue française, M. Cerquiglini souligne que « le français est une langue qui est montée très haut », bien qu'elle « soit sortie du ruisseau ». Il rappelle ainsi que les travaux menés pendant plus d'un siècle sur l'origine de cette langue sont ponctués d'une « série de déceptions ». D'abord, le français a une origine « bourbeuse ». Cette langue tient en effet son origine du latin, « non pas classique de la littérature, mais du latin "vulgaire " de la foule, des marchands, des soldats... ». Au fil des travaux de recherche, « on découvre vite que ce latin s'est mêlé de gaulois », ainsi que de germain.
Mais ces déceptions ont été « régulièrement compensées ». « L'histoire du français est une monumentalisation, mais noble », insiste M. Cerquiglini. Il rappelle qu'au XIXe siècle, « l'étude historique de la langue française a exagéré l'influence gauloise, qui se réduit à une cinquantaine de mots actuels comme "chemise", "alouette" ». Cela est dû « au mythe ancien d'une origine gauloise ». « Dans le même temps, on a minoré l'influence germanique, la France ayant été à plusieurs reprises en conflit avec l'Allemagne », note-t-il.

Une France bilingue
Cette monumentalisation de la langue française s'est également faite au niveau de l'orthographe. Le linguiste indique ainsi que « ce n'est pas un hasard si l'orthographe française est fondamentalement latinisée ». Elle l'est « pour que l'écrit rattrape ce que la parole a perdu ». « On a une orthographe volontairement monumentale », avance-t-il. Il rappelle dans ce cadre que l'Académie française avait le choix entre « une orthographe relativement simplifiée, qui est celle des imprimeurs hollandais protestants, et une orthographe très latine, que j'appellerais orthographe catholique ». Et c'est cette deuxième orthographe que l'Académie française a choisie.
« Donc, le français est la couleur particulière prise, vers le IXe siècle, par le latin parlé, mêlé de gaulois et de germain, dans une région qui correspond à peu près aujourd'hui à la France du Nord et à la Belgique du Sud, poursuit-il. Cela veut dire que la France n'est pas le seul berceau de la langue française. » Il convient de noter, par ailleurs, qu'au sud de la France, « le latin non germanisé a donné naissance à une autre langue : l'occitan ou le provençal ». Donc, explique le linguiste, « le latin a connu deux destins en France ». « La France est constitutivement bilingue », constate-t-il, un fait qui a été « caché pendant des siècles, car le français au Nord prenant son essor et devenant la langue de l'État a étouffé ou du moins tenté d'éteindre l'autre ».
Quid du français aujourd'hui ? Il est au nombre des langues internationales en expansion. « On compte aujourd'hui au moins 220 millions de locuteurs de français dans le monde, précise M. Cerquiglini. Cela signifie que depuis quelques années, les Français de France sont minoritaires. La France ne peut plus donc prétendre à donner le ton ni à fournir la norme. D'extension mondiale, le français a acquis des couleurs locales en prenant racine un peu partout. Il y a un français du Canada, d'Afrique, d'Océanie, comme il y a un français de France. Cette variété forme sa richesse. »

Biodiversité des langues et des cultures
Le français est aussi une institution, dans le sens où c'est une langue qui a été « instituée ». « Le français fut écrit très tôt, dès 842, à une époque où l'écriture européenne, quand elle existe, est massivement latine, indique M. Cerquiglini. C'est la première des langues romanes passées à l'écrit. Le premier texte français, les Serments de Strasbourg, est un document éminemment politique. Cet acte diplomatique énonce le partage de l'Empire de Charlemagne par ses petits-fils. »
Le français est aussi une langue de littérature et « ce n'est pas un hasard si la France est le pays qui a reçu le plus grand nombre de prix Nobel de littérature » ; une langue grammairienne, « équipée et pourvue de très nombreux dictionnaires et de grammaires innombrables » ; et une langue politique. Le français est en fait « depuis le XVIe siècle l'expression de l'État, qui s'est constitué en France à travers la langue, en opposition au latin, idiome de l'Église ».
« Le français a un rôle social, pour ne pas dire civique, ajoute-t-il. On acquiert et pratique sa citoyenneté par cette langue. (...) Ce qui explique la genèse de la francophonie. »
Se penchant sur le troisième trait de la langue française, M. Cerquiglini affirme que « cette institution créée au cours des siècles a été pourvue d'une mission » et « exprime des valeurs déposées par l'histoire ». C'est aussi « la langue de la Révolution, de la République, de la résistance aux fanatismes », ajoute-t-il. Et d'insister : « C'est aujourd'hui une langue de non-alignement, du respect de la diversité culturelle, du plurilinguisme. (...) Le français porte les couleurs de la biodiversité des langues et des cultures. Une telle biodiversité est nécessaire à la science. »

N. M.

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