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Nos lecteurs ont la parole - Jacques Beauchard

III.- Chaos millénariste et double ennemi : un nouvel enjeu stratégique

En se généralisant, le martyre du chahid a développé une société sacrificielle : l'idée d'un salut qui passe inéluctablement par la mort s'impose désormais. Ceux qui survivent savent qu'ils doivent traverser les pires épreuves et finissent par espérer une catastrophe salvatrice. Le futur passe par la mort, le salut par le chaos (voir L'Orient-Le Jour des mercredi 18 et jeudi 19 février 2014).
Un éthos millénariste s'installe qui paradoxalement favorise l'attente d'une théocratie et le recrutement des mercenaires de Dieu. Les katibas extrémistes se multiplient tandis que les rangs de l'ASL ne cessent de s'éclaircir. Ce déclin n'est pas seulement l'expression des divisions mais surtout la manifestation d'une mimétique théocratique polarisée par la nécessité d'un passage cataclysmique qui monnaye la mort comme signe de rédemption. En Syrie, le double ennemi entretient une guerre parfaitement asymétrique et sans issue possible. « Plus le désespoir est profond, plus l'espoir doit être démesuré pour le contrebalancer », comme l'écrit Jean Baechler, qui ajoute : « Quand le présent est un négatif pur, l'avenir sera pure positivité. » Jamais el-Qaëda n'avait réussi à entretenir une pareille incandescence millénariste. Au milieu de la peur qui s'est répandue et qu'ils attisent, les combattants de l'EI forment des groupes en fusion ; prêts au sacrifice suprême ils ne craignent rien. Dans cet espace la décapitation, la crucifixion, la lapidation, le bûcher ouvrent sur une transgression illimitée qui entretient la fascination nécessaire à l'état d'angoisse sans lequel l'EI ne pourrait se maintenir ; car l'EI n'est pas d'abord un État mais avant tout une transe collective qui se nourrit de ses meurtres. L'autre est son ennemi. Le tiers est condamné et chacun vit dans l'attente de la catastrophe salvatrice.
Le champ de bataille a désormais comme support la société elle-même. Sans doute est-il possible d'isoler des cibles militaires : colonnes de 4x4 dans le désert, positions fortifiées, dépôts de munition ou raffineries de pétrole voire repérage par les drones des chefs à abattre mais toutes ces cibles ne doivent pas cacher la fièvre millénariste qui se propage par le monde, attirant la jeunesse dans un combat contre « l'autre ».
Basé sur le sacrifice de la vie, un mouvement identique avait enfiévré l'Iran. Une fièvre islamique, alors chiite, a traversé l'ancienne Perse et fait tomber le régime du chah. On se souvient des foules funéraires qui en 1978 et tous les 40 jours déferlaient dans les cimetières iraniens, toutes possédées par la célébration des martyrs et l'exaltation du sacrifice que commémore l'Achoura. C'est dans le grand cimetière de Téhéran de Behesht-e Zahra (le paradis de Zahra en farsi) que l'ayatollah Khomeyni, de retour, prononce son premier discours. Dans l'effervescence du soulèvement populaire, des dizaines de groupes révolutionnaires tentent d'imposer leur vision. Marxistes, anarchistes, laïques, religieux se disputent le contrôle du mouvement. Mais ce sont les théologiens, les ulémas, qui maîtrisent un ordre basé sur l'islam et placent la Constitution de la République islamique sous la tutelle du guide de la révolution. Religion et pouvoir politique sont indissociables. Ici, la constitution de la société est d'abord une œuvre religieuse, l'action politique est seconde, le pouvoir a pour objet la puissance tandis qu'un ordre communiel impose une morale intégriste et sacrificielle. À partir de là, un mouvement de masse millénariste va se répandre dans tout le Proche-Orient. Tout d'abord chiite, il s'est étendu au monde sunnite. Ainsi, au Liban, le Hezbollah chiite s'est nourri de la révolution islamique. Avec elle, il intègre l'idéologie du martyre qui s'incorpore parfaitement au deuil chiite en mémoire du massacre de Kerbala, lieu du sacrifice de Hussayn et des siens. Le Hezbollah entre en scène en octobre 1983, suivant deux attentats-suicide simultanés qui détruisent le quartier général américain de l'aéroport de Beyrouth et le Drakkar de la force française, faisant 300 morts. En novembre 2005, lors du dernier vendredi du ramadan, la journée al-Qods, lancée par l'ayatollah Khomeiny en vue de la délivrance de Jérusalem, donne lieu à la plus grande manifestation guerrière du Hezbollah. Face au courant de libération qui traverse la société libanaise, elle préfigure l'entrée en guerre du mouvement chiite. Un défilé militaire sans armes, de douze mille hommes en tenue noire, manifeste la puissance de la milice qui défie l'État libanais. La parade renouvelle le serment d'obéissance de tous envers le secrétaire général, Hassan Nasrallah. Le titre de « sayyed » qui lui est attribué affirme la filiation qui le rattache au Prophète. L'avenue Hadi Nasrallah, lieu de la manifestation, porte le nom du fils tombé au cours d'une opération de résistance contre Israël. Chacune des brigades a reçu le nom d'un martyr. Les images télévisées raniment le spectre de la guerre civile entre chiites et sunnites. Cependant, la violence des martyrs est mimétique : elle va se déployer à travers la révolte syrienne. Entre 2013 et 2014, elle inspire les attentats-suicide sunnites qui martyrisent la banlieue sud chiite. Portée par la guerre civile syrienne, l'idéologie du martyr s'est inversée ou plutôt diffusée cette fois du côté sunnite, sans pour autant disparaître du côté chiite.
Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l'EI, proclame par son nom et sa qualité sa filiation au Prophète. Il s'affirme calife, c'est-à-dire commandeur des croyants, tout en se rattachant à Abou Bakr, le compagnon du Prophète et premier calife. En lui, le religieux et le politique ne font qu'un. Comme chef de l'oumma, il est en capacité de rassembler un milliard de croyants. Parallèlement les chiites affirment eux aussi la filiation au Prophète comme source de la puissance. Ainsi le wali Khamenei a été coopté par ses pairs au sein des « sayyed », c'est-à-dire du lignage de la famille du prophète Mohammad. En tant que pontife suprême, il incarne en sa personne la continuité du ciel et de la terre. Il est infaillible dans tout ce qu'il dit et impeccable dans tout ce qu'il fait et par exemple son attachement au nucléaire n'est pas discutable. Du fait de l'unicité de la puissance divine, le calife Ibrahim et le wali Khamenei soutiennent une rivalité radicale et ordonnent deux messianismes de masse absolument contraires l'un à l'autre. Dès lors, au niveau populaire, l'affrontement en cours n'est pas tout d'abord entre sociétés chiites et sociétés sunnites, mais entre deux voix du millénarisme islamique qui toutes deux hypostasient le martyr et entretiennent un fondamentalisme révolutionnaire.
L'exaltation eschatologique tire vigueur de la violence. À preuve la décapitation et la crucifixion qui montrent la toute-puissance du calife Ibrahim tandis que la coalition mondiale qui s'abat sur lui et menace de le détruire a pour effet de le glorifier à travers le monde : les jihadistes qu'il attire appartiennent à plus de 80 nations. Avec le wali al-faqih et ses légions de martyrs, on ne craint pas la guerre nucléaire qui seule peut changer l'ordre du monde. En fait les deux mouvements sacrificiels pensent l'avenir à travers l'apocalypse : ce faisant, ils manifestent la crise profonde des sociétés qui se déconstituent.
La crise millénariste ne peut manquer d'affecter toute l'Europe : une jeunesse marginale veut devenir jihadiste, rejoindre les combats en Syrie avant, pour certains, d'envisager des attentats dans l'un ou l'autre des pays européens. Cette menace pointe l'EI et el-Qaëda comme ennemis intérieurs à l'espace européen et neutralise l'inimitié envers le régime syrien voire même encourage une alliance des services secrets pour combattre l'engagement des soldats jihadistes, au risque d'un aveuglement.
En guise de conclusion provisoire, nous ne pouvons que souligner combien l'intégration de la notion de double ennemi, indissociable de la transe millénariste montante ci-dessus décrite, encadrent la compréhension de la conflictualité actuelle du Moyen-Orient. Tout cela met bel et bien en débat le socle sur lequel est construit à la fois l'action internationale (TSL, Finul, etc), et l'intervention militaire en cours, toujours polarisées par l'antagonisme binaire ami/ennemi et loin du chaos millénariste.
C'est, en effet du même coup, le modèle de l'État nation westphalien, redoublé d'une conception clausewitzienne de la Coalition, qui restent à interroger du point de vue de leur opérationnalité comme de leurs effets sur la sortie du conflit dans cette région.

En se généralisant, le martyre du chahid a développé une société sacrificielle : l'idée d'un salut qui passe inéluctablement par la mort s'impose désormais. Ceux qui survivent savent qu'ils doivent traverser les pires épreuves et finissent par espérer une catastrophe salvatrice. Le futur passe par la mort, le salut par le chaos (voir L'Orient-Le Jour des mercredi 18 et jeudi 19 février 2014).Un éthos millénariste s'installe qui paradoxalement favorise l'attente d'une théocratie et le recrutement des mercenaires de Dieu. Les katibas extrémistes se multiplient tandis que les rangs de l'ASL ne cessent de s'éclaircir. Ce déclin n'est pas seulement l'expression des divisions mais surtout la manifestation d'une mimétique théocratique polarisée par la nécessité d'un passage cataclysmique qui monnaye la mort comme signe...
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