La reconnaissance de l'ennemi est toujours le premier acte d'une négociation; encore faut-il admettre son existence: en Syrie, c'est la dynamique inverse qui s'est imposée. En recourant à tous les moyens de destruction massive, le régime est devenu urbicide tandis que, par ailleurs, il entretient la guerre civile (voir L'Orient-Le Jour du mercredi 18 février 2014).
Parallèlement, la contestation s'est radicalisée. Elle s'est armée tout en se divisant. Les rivalités internes à l'opposition n'ont pas trouvé leur maîtrise dans un leadership commun; seule la montée aux extrêmes vise leur dépassement par la force. Un seul objectif s'impose: prendre le commandement et combattre le régime tout en excluant toute opposition. Cette ascension dans la violence a fait apparaître des katibas salafistes, telle Abrar al-Cham qui, dès fin 2011, prône l'établissement d'une théocratie. En référence à un islamisme plus radical en lien avec el-Qaëda, al-Nosra grandit en 2012; de même, l'EIIL en 2013, lequel, en se territorialisant, a fait place au califat de l'EI et à une guerre sans merci entre les rebelles. De part et d'autre, la violence s'établit au même niveau et ordonne une gouvernance armée qui déstructure les territoires et la société.
Le chaos gagne l'ordre territorial mis en place par l'Angleterre et la France suivant les accords Sykes-Picot, suite au délabrement de l'Empire ottoman.
C'est dans cet état «belligène» que prolifèrent aujourd'hui les ennemis et que s'applique la Résolution 2170. Est-il possible d'admettre à terme l'imposition d'un ennemi unique?
Figures et jeux de l'ennemi
Comme démontré dans «la dynamique conflictuelle»1, l'ascension vers les extrêmes génère un ennemi unique. Les tiers sont exclus, les conflits hiérarchisés suivant un différend majeur qui s'impose à tous les autres et les intègre dans un ordre désormais bipolaire. En somme le développement «naturel» des antagonismes violents conduit au choix défendu par la Russie et l'Iran. Mais pour autant, cette constitution bipolaire doit se construire à travers le complexe des ennemis en présence et en particulier surmonter les contradictions du double ennemi local caractéristique des triades polémogènes. Chaque antagonisme se distingue suivant des antagonismes propres, soit des types remarquables de conflit. L'ensemble des antagonismes produit un champ de rapports de force, caractéristique de la région.
En fait, le Moyen-Orient apparaît comme un centre de gravité mondial de tous les différends. Autour de l'ennemi intérieur, du proche au lointain s'accrochent et interfèrent toutes les figures. Elles sont tour à tour ou simultanément, identitaires, terroristes, djihadistes, nationales, historiques et structurent le double ennemi.
L'affirmation de l'ennemi intérieur sous la représentation syncrétique du terroriste demeure le fait du régime syrien, plus que jamais polarisé par celle-ci. Pour lui et dès le départ, il s'est agi de globaliser le conflit tout en le portant aux extrêmes. «L'ennemi-terroriste» justifie la répression la plus violente. Le terroriste est a priori sans terre, a-territorial; souvent le régime le fait disparaître des registres, effaçant ainsi son identité civile: sa seule présence justifie la destruction de la société où il se cache. On ne négocie pas avec des criminels.
Dès les premiers temps du soulèvement, le «chahid», par le sacrifice de sa vie, a ouvert la voie d'un terrorisme religieux radical. Ainsi el-Qaëda donne naissance à al-Nosra et par opposition engendre l'EIIL (l'État Islamique en Irak et au Levant) qui lui-même se transforme en EI (État Islamique). Chacun, tour à tour, exalte le sacrifice du martyr qui bientôt fait place aux attentats-suicides. La communion avec le divin investit l'ordre révolutionnaire; cette fois, le don de la vie est posé comme un acte militaire corrélé à un accès direct au paradis. On a vu comment s'inventait l'ennemi djihadiste.
Nomade et délocalisé dans le cas d'al-Nosra, il s'est territorialisé avec l'EI qui s'est posé comme califat: soit un régime politico-religieux appelé à s'étendre au monde musulman et au-delà. Il subordonne el-Qaëda ou vise son élimination. Les chiites, qui le combattent en Irak et en Syrie, sont identifiés au diable et doivent être éliminés. Contre ceux qu'elle dénonce comme takfiristes, l'Iran soutient les régimes irakien et syrien. Alors que l'EI cherche à aviver la rivalité entre sunnites et chiites, celle-ci s'estompe entre les monarchies du Golfe et l'Iran afin de combattre le calife Ibrahim, implicitement reconnu comme ennemi commun tandis que s'affirme la lutte contre Bachar el-Assad qui lui-même combat l'EI et les rebelles. Par ailleurs, l'Iran intègre l'antagonisme Israël/Palestine et davantage encore Israël/monde arabe. L'Iran assure la convergence des conflits dominants et porte ainsi l'antagonisme directeur qui polarise le Moyen-Orient. Ce qui lui confère une position remarquable dans la négociation nucléaire avec les USA et les Européens. La dynamique conflictuelle qu'il anime lui permet de contrôler l'Irak, la Syrie et le Liban; d'où un retour de l'ancienne Perse jadis chassée par Alexandre le Grand. La polarisation iranienne de l'inimitié joue du double ennemi pour renforcer des hostilités tournantes. Elle soutient des accords entre Kurdes et ASL contre l'EI, tandis que l'EI apparaît tantôt contre le régime syrien, tantôt en retrait. La bataille d'Alep est le témoin crucifié de ces alliances successives et contraires qui détruisent la ville. Au Kurdistan, le PKK qui s'est engagé en Irak demeure combattu par le gouvernement turc tandis qu'en Syrie, à la frontière turque, la ville de Kobané ( Aïn el-Arab) est reconquise sur l'EI par la milice kurde YPG sous la surveillance des tanks turcs qui neutralisent a priori la création d'un Kurdistan: le double ennemi local est à l'œuvre. Au Liban, les soldats otages détenus par al-Nosra et l'EI, dans la montagne de Ersal, et l'exécution de trois d'entre eux permettent au courant du «8 Mars» d'affirmer la nécessité d'un ennemi unique: ce qui remet en question la politique de distanciation de Tamman Salam, le Premier ministre; tandis que, faute d'accord, l'élection du président de la République demeure bloquée. Là encore le double ennemi est à l'œuvre. Le 28 janvier 2015, en réponse au raid israélien du 18 janvier dans les environs de Kuneitra (Golan), qui a tué six combattants du Hezbollah dont un général iranien, une brigade hezbollahi attaque à la roquette un convoi israélien dans la zone des fermes de Chebaa et fait deux morts et six blessés. Le risque de guerre est élevé et, dans cette conjoncture dramatique, Hassan Nasrallah dénonce la complicité qui semble exister entre l'armée israélienne et les milices «takfiristes» (al-Nosra), qui combattent le régime syrien et ses alliés. Cœur tragique, à nouveau, du double ennemi.
Un éthos2 millénariste3 ?
En Syrie, deux types d'ennemis radicaux se font face: le premier est d'origine politique, le second de nature religieuse, alors qu'entre les deux se glisse la mosaïque des rebelles de toutes tendances. Les deux protagonistes dominants recourent aux violences les plus barbares: là où ils combattent, la société disparaît. L'histoire montre combien la lutte contre un ennemi commun fédère et induit une résistance, voire une résilience, mais ici le piège du double ennemi paralyse et défait tous les liens: entre les deux extrêmes, se multiplient les katibas et les bandes, alors que le marché noir prolifère. La toute-puissance du pouvoir politique et la charia des rebelles-miliciens de Dieu brisent les institutions et rendent impossible toute socialité. Il ne s'agit pas seulement d'un chaos qui émiette la Syrie, mais d'une transformation de l'ethos.
Ceux qui ont fui à l'étranger et s'entassent dans les camps ou dans des campements de fortune sont souvent condamnés à la plus grande précarité. Ceux qui restent en Syrie vivent dans les caves et sont à la merci du lendemain. Tous sont dans l'attente et l'indétermination, isolés et livrés à une hostilité qui paraît générale, sans espoir. Toutes les classes sociales sont touchées. La solidarité des premiers temps de la révolution a fait place à un sauve-qui-peut général où prospèrent toutes les figures de l'inimitié.
(À suivre)
Jacques BEAUCHARD
1- Jacques Beauchard, La dynamique conflictuelle, éd. Erès, Toulouse 1985.
2- donner une définition.
3- idem svp.


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