Rêves en miettes

Qu'elle est loin, l'exaltation que suscitait l'élection, il y a six ans, du premier Afro-Américain à la présidence des États-Unis ! Il était permis de croire, alors, que l'Amérique avait, une fois pour toutes, exorcisé le plus vieux, le plus coriace de ses démons : une question raciale dont les racines remontent à l'époque de l'esclavage. Il n'en est rien en réalité, comme viennent de le rappeler les évènements de Ferguson, petite ville du Missouri hier encore inconnue du grand public et qui accapare désormais les bulletins de CNN.
Car plus d'un demi-siècle après l'historique rêve de Martin Luther King, Ferguson est encore un lieu où les Noirs, qui forment pourtant plus de la moitié de la population, ne constituent que six pour cent des effectifs de la police : laquelle police s'acharne sur les contrevenants noirs, allant même parfois jusqu'à abattre de six balles, sous prétexte de légitime défense, un jeune manifestant, comme cela se produisait au mois d'août dernier. En choisissant, lundi soir, de laver de tout soupçon l'auteur des tirs, la justice locale n'a fait que donner le signal de violentes émeutes, la contestation s'étendant aussitôt à maintes villes américaines.
Dans son appel au calme et au respect de l'ordre et de la loi, Barack Obama n'a pas manqué de faire part de sa déception ; mais se rendait-il compte seulement à quel point il peut lui-même susciter le même sentiment parmi ses concitoyens? Si nombre d'Américains sont déçus, ils ne sont guère les seuls de par le monde. Aux Arabes, un Obama fraîchement élu en visite au Caire faisait part ainsi du rêve de paix en Palestine qui l'habitait : rêve qui, pour eux, était encore plus chargé de merveilles que celui de Martin Luther King. La désolante suite, on ne la connaît que trop : une série d'initiatives mort-nées, l'Amérique assistant, impuissante, au phagocytage de la Cisjordanie occupée, et son président défié, humilié, ridiculisé par Benjamin Netanyahu.


Puis vint la lamentable affaire de Syrie, dont une des retombées est venue s'ajouter à l'affaire de Ferguson pour illustrer, avec plus de précision encore, l'actuel malaise américain. Il s'agit, on l'aura deviné, de la démission – forcée – du secrétaire à la Défense Chuck Hagel, troisième titulaire du poste à sauter du train Obama. Vétéran du Vietnam, blessé et même premier ancien combattant à prendre la tête du Pentagone, il n'est pas pour autant un va-t-en-guerre : c'est au contraire pour superviser le retrait des troupes américaines d'Irak et d'Afghanistan qu'il avait été embauché. Il n'a jamais été adopté cependant par la garde rapprochée d'Obama, notamment ses très influents conseillers en matière de sécurité nationale, avec lesquels les points de friction ne manquaient pas, le moindre de ceux-ci n'étant pas la politique syrienne de Washington.


Dès son apparition, Hagel voyait dans le phénomène Daech, minimisé à l'époque par le président, un danger évident pour l'Amérique. Début novembre, il s'alarmait officiellement, cette fois, du bénéfice que pourrait tirer le régime baassiste des frappes aériennes visant l'État islamique ; il allait jusqu'à déplorer, par écrit, la confusion régnant autour de la position américaine vis-à-vis de Bachar el-Assad.
Le secrétaire US à la Défense ne nous apprend là rien de bien nouveau ; mais dans sa bouche (et sous sa plume), c'est une exceptionnelle gravité que revêt ce mot de confusion. L'administration Obama cherche-t-elle vraiment à renflouer le dictateur de Damas dont elle réclame bruyamment le départ ? Son propos est-il plutôt de perpétuer, par un savant équilibre des forces sur le terrain, une sanglante chienlit à des fins inavouables ? Le pire serait peut-être que le colosse américain, qui, il y a peu, se disait lui-même en panne de stratégie, ne sache toujours pas très bien où il pose ses gros rangers.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb


Qu'elle est loin, l'exaltation que suscitait l'élection, il y a six ans, du premier Afro-Américain à la présidence des États-Unis ! Il était permis de croire, alors, que l'Amérique avait, une fois pour toutes, exorcisé le plus vieux, le plus coriace de ses démons : une question raciale dont les racines remontent à l'époque de l'esclavage. Il n'en est rien en réalité, comme...