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Moyen-Orient - Libertés

En Égypte, ces minorités religieuses détenues arbitrairement pour avoir exprimé leurs croyances

L’un s’est converti à la chrétienté, les autres ont publié une blague sur TikTok, d’aucuns se revendiquent athées… Plus de cent personnes seraient indûment détenues en raison de leurs convictions religieuses.

En Égypte, ces minorités religieuses détenues arbitrairement pour avoir exprimé leurs croyances

Des policiers à l’entrée d’une prison de la capitale égyptienne lors d’une visite organisée par le Service d’information de l’État, en 2020. Photo AFP

La vie de Saïd Abdelrazek ressemble à un scénario de série Netflix dont chaque saison serait plus noire que la précédente. « Il a grandi dans une famille islamiste où les chrétiens étaient honnis. Lecteur avide et curieux de nature, il devient critique de son éducation religieuse et décide d’embrasser la foi chrétienne », raconte le 14 octobre sa fiancée, Sophie, qui vit en Australie. Quand il fait son « coming out » religieux en 2018, sa famille tente en vain de le persuader d’y renoncer, avant d’employer la manière forte : « Ils l’ont séparé de sa femme et de son fils Moustapha, ont confisqué sa boutique et son argent, l’ont menacé de mort et ont prévenu la sûreté de l’État », ressasse-t-elle.

En 2019, Saïd Abdelrazek s’envole pour la Russie où il obtient le droit d’asile. Mais un soir, ivre, il se filme en train de verser de l’alcool sur le Coran. Après une plainte de la communauté musulmane locale, il écope de onze mois de prison ferme et finit par être renvoyé en Égypte en avril 2025, en dépit de son statut de réfugié. « À son arrivée, il est victime de disparition forcée pendant dix jours durant lesquels il est torturé. Puis les services de renseignements lui demandent de devenir leur taupe. Ils sont persuadés qu’une organisation conspire à convertir les musulmans, alors qu’il l’a fait de son initiative personnelle », raconte sa fiancée. Il accepte pour gagner du temps. Mais impénitent, il recommence à publier des vidéos sur sa foi chrétienne.

« 175 chrétiens enfermés dans la prison du Dixième jour de ramadan »

Pour les autorités, c’en est trop. Le 22 juillet, le parquet suprême de la sûreté de l’État l’inculpe pour « outrage à l’islam », appartenance à une organisation terroriste, incitation aux troubles et diffusion de fausses informations, selon la Commission des États-Unis sur la liberté religieuse, qui le qualifie de prisonnier de conscience. L’organisation dénonce des mauvais traitements physiques et psychologiques en détention, tandis qu’Amnesty international s’inquiète de la détérioration de sa santé et exige sa libération. Rien n’y fait, sa prochaine audience devant une chambre du Premier tribunal pénal de la ville de Badr, en banlieue de la capitale, consacrée aux affaires de terrorisme, est prévue le 21 octobre. Il risque la prison à vie, voire la peine de mort d’après son avocat Saïd Fayaz, selon lequel il est loin d’être un cas isolé : « Je défends actuellement 175 chrétiens enfermés dans le centre correctionnel et de réhabilitation n°6 de la prison du Dixième jour de ramadan », affirme-t-il, le 14 octobre. « Arrêtés pour avoir diffusé du contenu en ligne sur leurs croyances religieuses, voire pour des blagues ou des critiques politiques, ils sont poursuivis pour des charges aussi graves que l’appartenance à un groupe terroriste », dénonce-t-il.

Le 6 octobre, six jeunes chrétiens du gouvernorat de Minya, dans le centre du pays, sont arrêtés pour avoir parodié la scène comique d’un film dans lequel des prisonniers ne se souviennent plus des versets du Coran pour performer la prière. Pourtant, « des milliers de vidéos imitant cette scène tournent sur les réseaux sociaux », rappelle Saïd Fayaz, qui les défend. Le 10 octobre, le parquet suprême de la sûreté de l’État a commencé à interroger les six hommes, dont l’un est mineur, et ordonné leur placement en détention pour quatre jours, avant qu’un juge la prolonge pour deux semaines supplémentaires, selon l’organisation des droits humains Egyptian Initiative for Personal Rights (EIPR).

Ces détentions abusives s’inscrivent dans une vague de répression croissante contre la liberté de croyance en Égypte, affirme Marina Samir, responsable du Pôle liberté de religion et de croyance au sein de l’EIPR : « Ces arrestations ont démarré en 2025 et ne se limitent pas aux chrétiens. Quiconque tient des propos qui s’éloignent des positions défendues par les institutions religieuses officielles est passible d’emprisonnement. Nous dénombrons actuellement 112 personnes victimes de cette répression. »

« Prisonniers politiques »

La liste des inculpés ressemble à un inventaire à la Prévert. Elle commence avec l’arrestation en avril 2025 de 17 membres de la religion « Ahmadi de la Paix et de la Lumière », une mouvance hétérodoxe du chiisme fondé par l’Irakien Ahmad el-Hassan. Puis, entre septembre et décembre 2025, 26 personnes athées sont inculpées, notamment pour « appartenance à un groupe constitué en violation des dispositions de la Constitution et de la loi ». Si neuf d’entre eux ont depuis été libérés, l’un de ces détenus est mort en janvier 2026 dans le centre correctionnel et de réhabilitation n°6 de la prison du Dixième jour de ramadan. Un bâtiment réservé aux prisonniers politiques, réputé pour ses mauvaises conditions de détention, précise Shorouk Sallam, directrice de l’unité juridique de l’Egyptian Front for Human Rights (EFHR), une organisation de défense des droits humains. « Il y a un bâtiment pour les prisonniers politiques dans chaque prison en Égypte. Ces détenus dénoncent régulièrement des violences, la privation de soins médicaux et de leur droit de visite », dit-elle, soulignant que « les personnes arrêtées en lien avec leurs croyances religieuses sont considérées comme des prisonniers politiques en raison des accusations qui pèsent contre elles, notamment l’appartenance à un groupe terroriste ». En juin 2026, au moment de la commémoration de Achoura, 36 personnes chiites ont été emprisonnées, dont dix étrangers qui ont été expulsés d’Égypte, « bien que certains disposaient d’un statut de réfugié. Deux d’entre eux ont été arrêtés directement à leur arrivée à l’aéroport », affirme Marina Samir.

Le président égyptien, Abdel Fattah el-Sissi, a assuré samedi que sa présidence prendra fin en 2030, à la fin de son troisième mandat consécutif. Photo AFP
Le président égyptien, Abdel Fattah el-Sissi, a assuré samedi que sa présidence prendra fin en 2030, à la fin de son troisième mandat consécutif. Photo AFP

Un mois plus tard, le président Abdel Fattah el-Sissi, arrivé au pouvoir en 2013 par un coup d’État contre le président Mohammad Morsi, rappelait dans un discours prononcé à l’occasion du 74e anniversaire de la révolution de juillet 1952 la « consolidation de la liberté de croyance et la construction de lieux de culte » obtenues sous ses trois mandats consécutifs. « Au lieu de substituer l’intolérance de l’islam politique par la liberté d’expression religieuse, le gouvernement enferme quiconque formule une opinion sur la religion qui diverge de la position officielle », déplore Marina Samir. Mohammad Morsi est mort en détention en 2019, et les Frères musulmans dont il était issu sont classés comme organisation terroriste.

Une appellation qui pèse désormais sur toute personne ou groupe dépassant les lignes rouges tracées de manière arbitraire par des autorités en pleine fuite en avant répressive. Le 16 juillet, le chauffeur de taxi copte Romany Gharib dénonce sur les réseaux sociaux l’amende qu’il a reçue après avoir refusé de faire une faveur à un officier de police à l’aéroport. « C’est une personne qui adore faire la comédie et blaguer sur les réseaux sociaux, appréciée tant par les chrétiens que par les musulmans », rappelle Saïd Fayaz. « Sa vidéo devient virale et les Frères musulmans s’en emparent en assurant que même les chrétiens souffrent dans l’Égypte de Sissi », poursuit-il. Deux jours après, il disparaît, avant de réapparaître devant le parquet suprême de la sûreté de l’État, inculpé d’« appartenance à un groupe terroriste et de diffusion de fausses informations ».


La vie de Saïd Abdelrazek ressemble à un scénario de série Netflix dont chaque saison serait plus noire que la précédente. « Il a grandi dans une famille islamiste où les chrétiens étaient honnis. Lecteur avide et curieux de nature, il devient critique de son éducation religieuse et décide d’embrasser la foi chrétienne », raconte le 14 octobre sa fiancée, Sophie, qui vit en Australie. Quand il fait son « coming out » religieux en 2018, sa famille tente en vain de le persuader d’y renoncer, avant d’employer la manière forte : « Ils l’ont séparé de sa femme et de son fils Moustapha, ont confisqué sa boutique et son argent, l’ont menacé de mort et ont prévenu la sûreté de l’État », ressasse-t-elle. Lire la suite Egypte : des journalistes d'investigation inculpés d'infractions liées au terrorisme ...
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