Les pourritures terrestres

Ne vous offusquez pas trop vite, parce qu'il vous est peut-être arrivé, dans un moment de colère, de vous conduire comme le font nombre de Libanais, même dans les meilleures familles : c'est-à-dire d'inviter quelqu'un qui vous a mis hors de vous à absorber ce que l'on imagine, et qu'on ne saurait évidemment nommer ici.

Pour passer ses nerfs il va falloir désormais trouver autre chose, de moins grossier et ordurier de préférence. Car ces matières fécales que l'on croyait réservées aux jurons, déclinés dans toutes les langues du monde, c'est à nous tous qu'on les sert, au sens le plus strict du terme. Non contents d'inonder la chaussée dès la première averse et de polluer encore plus notre mer, nos égouts violent la terre et infectent les eaux souterraines : celles-là mêmes que des exploitants sans vergogne (et sans même de licences, souvent) livrent aux citoyens qu'un État indigne prive systématiquement du liquide de vie, les exposant ainsi à toutes sortes de périls. Voilà maintenant que pourritures et bactéries – au meilleur de leur forme, elles – envahissent restaurants, sandwicheries et supermarchés.

Ce brutal réveil, c'est le ministre de la Santé qui vient de nous l'administrer, épinglant sur la place publique les commerces pris en faute et se retrouvant, du coup, au centre d'une vive polémique. Applaudi ici, critiqué là, Waël Bou Faour a-t-il bien agi ? Oui, sans l'ombre d'un doute, puisque la santé des gens n'a pas de prix, quand bien même serait-il politique. Pouvait-il s'y prendre autrement? Peut-être bien, si l'on en juge par la foule d'objections et de réserves suscitées dans les milieux d'affaires et même dans les sphères gouvernementales. Le mérite de Bou Faour est-il amoindri pour autant ? Bien sûr que non, car il était grand temps que quelqu'un se décidât à secouer le cocotier véreux, quitte à écoper lui-même de quelques noix sur le crâne.

S'il a été question plus haut de réveil, c'est bien parce que ce scandaleux état de choses n'est pas vraiment nouveau ; c'est que le coupable laxisme de toute une succession de gouvernements n'avait d'égal, tout au long des dernières années, que la singulière résignation d'un peuple à l'abandon. C'est par intermittence, par à-coups, que se manifeste, dans notre pays, quelque vague sens des responsabilités. Et c'est seulement après coup que s'agite la République. C'est après le coup de fouet du ministre de la Santé – son coup d'éclat, diront ses critiques – que l'on s'est avisé de consulter le manuel de bord : lequel fait de la sécurité alimentaire une question concernant non moins de sept ministères, censés agir de concert pour le plus grand bien du consommateur.

C'est dire à quel point la notion de solidarité gouvernementale, élémentaire partout ailleurs dans le monde, nous est devenue étrangère. Comment en serait-il autrement d'ailleurs avec la funeste tradition de ces cabinets dits d'unité mais que les discordes politiques condamnent irrémédiablement à la paralysie ? Que dire en outre de ces conflits d'intérêts bassement matériels qui, en Conseil des ministres, ponctuent chaque velléité de privatisation, chaque adjudication de travaux ? Il n'y a pas si longtemps on se querellait comme chiffonniers à propos de la prospection des pétroles offshore. Signe des temps, c'est pour le juteux marché du ramassage des ordures ménagères qu'on se saute aujourd'hui à la gorge...

Issa GORAIEB
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Ne vous offusquez pas trop vite, parce qu'il vous est peut-être arrivé, dans un moment de colère, de vous conduire comme le font nombre de Libanais, même dans les meilleures familles : c'est-à-dire d'inviter quelqu'un qui vous a mis hors de vous à absorber ce que l'on imagine, et qu'on ne saurait évidemment nommer ici.


Pour passer ses nerfs il va falloir désormais trouver...