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Un monde de solutions (II)

Donner une seconde vie au patrimoine en faisant travailler des marginalisés

Liban - Entreprenariat social

Avec Beyt by 2b Design, Bénédicte de Blavous et son mari Raja Moubarak, un couple franco-libanais, jouent à fond la carte de la RSE. Et ça semble marcher.

20/09/2014

Sa voix est frêle et ses mouvements incertains. Handicapé moteur depuis l'enfance, Michel Halajian a du mal à se déplacer et des difficultés à articuler. Non seulement ces déficiences ne l'empêchent pas de travailler, mais de ses mains, ce Libanais de 41 ans produit des œuvres d'un genre unique.
«Vous voyez ces morceaux de ferraille, ce sont des grilles de balcon provenant d'une maison beyrouthine des années 1920 ! Après être passées entre mes mains, elles deviendront des lampadaires distribués dans le monde entier»,
explique-t-il fièrement en ajustant le fer sur l'enclume pour commencer le façonnage.
Tous les jours à Beyrouth dans l'atelier d'arcenciel, une ONG locale qui emploie des personnes à mobilité réduite, Michel effectue sa mission pour Beyt by 2b Design, une entreprise libanaise qui récupère des restes d'éléments architecturaux de maisons traditionnelles détruites pour les transformer en objets décoratifs.
À l'origine du projet, deux cinquantenaires, Bénédicte de Blavous et son mari Raja Moubarak, un couple franco-libanais. Elle, passionnée d'art et de déco, est issue du monde de l'humanitaire. Lui est libanais et vient de celui des multinationales.

 

L'une des femmes employées à arcenciel (qui souhaite rester anonyme), travaille à la réalisation d'une console pour Beyt by 2b Design. Photo Soraya Hamdan

 

Sauvegarde du patrimoine libanais
Touchée par le charme des maisons libanaises, Bénédicte de Blavous a eu l'idée de monter Beyt by 2b Design, une entreprise à caractère social, dès l'arrivée du couple au Liban en 1994. «Au lendemain de la guerre civile, nous nous réjouissions de la reconstruction, raconte-t-elle. Malheureusement, rien n'a été fait dans les règles de l'art, les promoteurs immobiliers ont régné sur Beyrouth et fait le choix de sacrifier un patrimoine architectural précieux.»
Face à l'urbanisation galopante, Bénédicte de Blavous choisit de se consacrer à la sauvegarde de ce patrimoine libanais. Pour cela, elle récupère ce qu'elle peut d'anciennes maisons abandonnées, en ruine ou détruites, pour en faire des objets décoratifs.


Afin d'aller au bout de sa mission sociale, le couple décide de faire travailler des personnes marginalisées. Parmi elles, Rania, 38 ans. Dans son atelier à Jeïtawi, cette mère de famille au visage épanoui termine d'un geste assuré les finitions de ce qui deviendra une console.
«J'ai commencé à travailler ici il y a six ans, quand mon mari a eu un accident de travail, raconte-t-elle. Il a été immobilisé pendant trois ans et ne pouvait plus travailler. Son entreprise ne lui a versé aucune indemnité. Il a alors bien fallu que je trouve un emploi pour faire vivre la famille et payer les soins médicaux. C'est alors que mon père qui travaillait avec arcenciel m'a mise en contact avec Bénédicte et Raja», poursuit-elle.
Rania, qui ne connaissait rien au travail qu'elle fait actuellement, a tout appris aux côtés de Bénédicte. «J'avais déjà travaillé avant mon mariage, mais rien qui nécessite une formation particulière, seulement quelques petits boulots, explique-t-elle. Au bout de six mois, j'étais autonome et capable de transformer une grille de balcon en console.»
Aujourd'hui, son mari a de nouveau un emploi, mais pour Rania, il est hors de question de quitter le sien. «Non seulement j'aide ma famille, mais je participe aussi à faire revivre notre patrimoine»,
lance-t-elle pour expliquer son engagement.

 

L'un des objets en vente sur le site de Beyt by 2b Design.

 

Pas de social sans viabilité économique
Beyt by 2b Design fait partie des 935 entreprises dans le monde à être certifiées B Corporation, un titre très convoité qui récompense les sociétés utilisant les ressources de l'entreprise pour résoudre des problèmes environnementaux et sociaux. Elle est la première et seule entreprise «B Corp» au Moyen-Orient (hors Israël) et en Afrique du Nord.


Pourquoi Bénédicte et son époux ont-ils décidé de créer une entreprise plutôt qu'une ONG? «La viabilité économique est une condition sine qua non à tout impact social durable, explique Raja. Les ONG n'ont pas le potentiel de pérennité économique que possèdent les entreprises.»
Pour amplifier son impact social, l'ambition de l'entrepreneur est de répliquer son concept à l'international. «Notre modèle est transposable partout où l'on trouve un patrimoine en voie de disparition et des personnes marginalisées, explique Bénédicte. Après avoir travaillé avec la Syrie et l'Égypte, nous pouvons continuer de récupérer de petits bouts de patrimoine n'importe où.» «Nous tourner vers de nouveaux marchés est une nécessité car toute notre action sociale repose finalement sur nos ventes»,
renchérit Raja.


Il y a deux ans, le couple a franchi une nouvelle étape en investissant 250000 dollars pour l'ouverture d'une galerie à Boston, aux États-Unis. «C'est là que travaille Laurraine, la dernière recrue de Beyt by 2b Design, raconte Raja. Après un parcours difficile, jonché de toxicomanie, de prison et de rue, la jeune femme débute une nouvelle vie en travaillant des tissus et matériaux venus de très loin.»
Selon le chef d'entreprise, cette démarche sociale est beaucoup plus appréciée outre-Atlantique qu'au Moyen-Orient. «Là-bas, les clients sont beaucoup plus sensibles au concept de responsabilité sociale des entreprises qu'ici», explique-t-il. La Commission européenne a défini la responsabilité sociale des entreprises, ou RSE, comme un «concept dans lequel les entreprises intègrent les préoccupations sociales, environnementales et économiques dans leurs activités et dans leurs interactions avec leurs parties prenantes sur une base volontaire».


Le concept est porteur, mais la tâche pas aisée. «En tant qu'entreprise sociale, notre compétitivité est naturellement mise à rude épreuve. Chacune de nos pièces est directement en concurrence avec des productions chinoises standardisées», souligne Raja.
En outre, là où les entreprises traditionnelles cherchent à réduire au maximum le coût du travail, Beyt by 2b Design embauche. «Nous embauchons ceux que personne ne souhaite embaucher. Cela nécessite du temps de formation et un financement: le prix de l'engagement social», poursuit l'entrepreneur.
Malgré les difficultés, le couple reste confiant et mise sur des bénéfices sur le long terme.


Aujourd'hui, pour pouvoir continuer à recruter d'autres Michel, Rania et Laurraine, le couple d'entrepreneurs mise sur une nouvelle forme de financement: les investisseurs d'impact. Ces investisseurs d'un nouveau genre sont justement en quête de projets à impact environnemental, sociétal ou social positif, comme celui de Beyt by 2b Design. Dans ce cadre, «il ne s'agit plus de montrer à l'investisseur le taux de rendement de l'entreprise, mais son engagement dans la société», souligne Raja.
Beaucoup de projets et de défis à relever donc, mais le chef d'entreprise affirme savoir qu'il est sur le bon chemin: «Je suis persuadé qu'une entreprise ne peut pas survivre de manière pérenne si elle ne va pas au bout de sa mission citoyenne.»

 

Cet article a été réalisé avec la participation de

 

 

 

 

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