Nos Lecteurs ont la Parole

Le jihadisme est-il autoritaire, patriarcal et fondamentaliste ?

Dina GERMANOS BESSON et Thierry LAMOTE
OLJ
22/08/2014

« L'offrande à des dieux obscurs d'un objet de sacrifice est quelque chose à quoi peu de sujets
peuvent ne pas succomber, dans une monstrueuse capture. » (Lacan)

L'orthodoxie sunnite s'est surtout bâtie grâce aux quatre écoles officielles ainsi qu'à la contribution des docteurs de la loi, dont le travail fut soutenu par le pouvoir politique. On peut dès lors avancer l'hypothèse selon laquelle cette orthodoxie, privée de tout élan mystique, s'est enfermée dès l'origine dans une forme bureaucratique du religieux (ce que Lacan nommera le discours universitaire). Malgré l'effort de quelques réformistes qui firent appel à des auteurs tels que Averroès, Ibn Khaldun, Toufi, etc., c'est la doctrine de Ibn Hanbal, la plus littéraliste des écoles, celle qui s'attache exclusivement à la sunna du Prophète, qui semble l'emporter sur les autres. Ainsi, l'un de ses produits, le salafisme jihadiste, dont la pensée se caractérise par une conception purificatrice du monde, n'est pas un phénomène inédit. À l'époque médiévale, il y eut (pour ne citer que lui) l'exemple de Ibn Toumart, le fondateur de la doctrine réformée des Almohades : son système, fondé sur « l'unicité absolue du divin », « l'application sans failles de la charia », « le strict retour au Livre » et « la purification, tat'hir, des mœurs », initia un jihad conduisant à de grands massacres (Y. Ben Achour, 2008). En général, ces mouvements doivent leur succès à l'alliance d'une force politique et d'enseignements religieux rigoristes. Leur conception littéraliste récuse la dimension métaphorique du texte sacré, sa fondamentale incomplétude (garante de la pluralité de ses interprétations), au profit de la conviction d'une stricte adéquation entre parole divine et réalité. Il ne s'agit plus pour l'adepte de trouver sa voie singulière dans un univers de sens ouvert à toutes les lectures, mais au contraire de coller (sans distance) à un système de significations clos où le langage se réduit à un simple outil et le Coran à un mode d'emploi. Ici, le texte ne s'interprète pas : il doit être pris à la lettre pour libérer ses vérités ultimes. Selon cette lecture littéraliste, le jihad est compris dans le sens strictement belliqueux, déviant du sens premier. De même, une telle lecture conduit à une aliénation absolue au divin : le sujet y fait le sacrifice de sa subjectivité pour se réduire à un pur instrument de la volonté divine. Engagé dans sa mission « purificatrice », il se vouera dès lors à dépouiller l'autre (l'ennemi) de sa jouissance pour en compléter la divinité. De fil en aiguille, un glissement risque de s'opérer, via une certaine fascination du sacrifice et de la table rase, vers une conception du sacré mettant en péril la civilisation et le lien social. Le danger d'une telle logique fondée sur la nécessité de la purge est, en effet, une fois l'ennemi exterminé, de s'en prendre à son semblable.
Si le jihadisme n'est pas un phénomène inédit, il s'édifie toutefois aujourd'hui dans un contexte nouveau qui est celui de la mondialisation. Quels sont les facteurs qui contribuent à sa résurgence (sans rentrer dans les enjeux géopolitiques et les intérêts des États concernés) ? L'inégalité sociale, la déculturation qui engendre la quête désespérée de refuge, la peur de l'Occident qui mène sa guerre contre l'islam, hantise radicalisée mais non complètement infondée. Tout cela conduit à l'émergence d'un esprit militant et victimaire, sans nuances.
Que devient le jihadisme dans un tel contexte ? Tout d'abord, le renforcement de l'orthodoxie de masse l'emporte sur l'orthodoxie savante : échec « des révolutions vers le haut » (Ibid) et triomphe du radicalisme populiste. La lecture littéraliste pénètre plus facilement l'esprit populaire. Cela n'est pas nouveau. En revanche, la mondialisation a accéléré le processus, procurant au radicalisme des outils d'une extension fulgurante. Aussi assiste-t-on à un développement d'une force de propagande grâce aux nouvelles techniques, engendrant la fabrication d'une oumma virtuelle, sans histoire : une « oumma électronique » (ibid.) au-delà des frontières, avec son cortège de tweets savamment hashtagués, farcis d'expressions tribales/guerrières, rédigées, bien entendu, en arabe, langue sacrée, « muraille linguistique » qui s'érige contre les langues étrangères dont les influences sont jugées néfastes. La oumma, ainsi conçue, s'apparente à une monade leibnizienne : elle devient un monde « sans fenêtres », strictement mû par un « principe interne », affranchi de toute loi externe et de toute autorité établie – ce monde monadique est donc un monde sans autorité. C'est une « matrie », s'il l'on se réfère à son étymologie oumm, impliquant une « fraternité par la foi », une « fidéocratie » (Achour) immatérielle cette fois-ci.
Rappelons qu'une société fraternelle suppose l'idée d'une société non hiérarchisée, où le rapport n'existe qu'avec le semblable. L'absence de hiérarchie implique la récusation du tiers, cédant la place à une relation imaginaire, duelle, volontiers agressive et violente, car sans loi. De même, le dérivé « oumm » prend tout son sens ici : l'étymologie rappelle en effet la figure de la « Mère-Toute », synonyme de jouissance illimitée. C'est pourquoi la oumma est par définition indifférente aux frontières de l'État-nation. Avec Internet, elle n'est plus circonscrite aux frontières des États musulmans, mais se déploie « partout où il y a des musulmans susceptibles de communiquer entre eux » (B. Rougier, 2011). Il ne s'agit donc pas d'un système patriarcal rigide : on assiste plutôt à un phénomène chaotique, incontrôlable, où, à chaque fois, l'on « se trouve débordé » par plus radical, plus islamiste, plus purificateur, prêt à se retourner contre ses créateurs, car devenu désormais sans chef, sans référent, sans père.
Enfin, le terme « fondamentaliste » ne correspond guère à ce phénomène : d'abord parce qu'il ne peut s'appliquer, en toute rigueur, qu'à la sphère religieuse du protestantisme dans laquelle il est né et où il s'enracine (D. Lecourt, 1992) ; ensuite parce que toute croyance, même fondamentaliste, s'édifie sur un fond de doute – or les jihadistes, loin de douter, adossent leurs actions sur des convictions inébranlables. En réalité, proches en cela du paranoïaque, ne sont-ils pas fondamentalement incroyants – au sens où ils ne croient pas au mal qui gît en eux (comme en tout un chacun) ? L'autre impie qu'ils combattent n'incarne-t-il pas leur propre tentation ? Quoi qu'il en soit, ils sont « le déshonneur du fondamentalisme véritable » (Žižek, 2012).

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Bahijeh Akoury

Zizek a bien interprété la représentation de Lacan sur le pervers pour expliquer le fondamentalisme.
Les fondamentalistes se placent dans l'attitude PERVERSE d’être un instrument pur de la volonté de Autre, ce n'est pas moi qui est effectivement en train de tuer, je ne suis qu'un instrument de l’Autre.
un pervers passe du "Si vous êtes véridiques, vous ne devriez pas peur de la mort," à "si vous souhaitez la mort, vous êtes véridiques." Avec un autre désir: «Je souhaiterai ce souhait pour vous"
pour eux l'Autre (Dieu) est une verité incontestable réelle, le symbolique n’a plus de place. Le dialogue ne peut avoir de place
alors que nous croyons en Dieu, le symbolique est présent ce qui ouvre un espace de doute, de raisonnement , d’argumentation et de dialogue.

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