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Nos lecteurs ont la parole - Racha Mounaged

Le vieil homme et la tortue

«Tu as bien fait de quitter le Liban, l'air est devenu irrespirable à Tripoli. Je ne reconnais plus cette ville. Ils vont finir par s'entre-tuer entre chiites et sunnites. Je ne comprends plus rien aux habitants de cette ville! Vraiment, pour la première fois, je sens du dégoût pour les gens...»
C'était en 2012. Je me suis dit: il exagère. La situation n'est pas si dramatique. Je me suis dit qu'il a dû forcer sur le café, il avait certainement fumé un paquet de trop. Les journalistes, c'est connu, s'usent la santé en buvant du café et en fumant des cigarettes, après ils se mettent à prévoir des scénarios catastrophe. Détends-toi, papa, il fait beau à Tripoli, cet été. Arrête de voir la guerre partout, profite de cette belle journée ensoleillée et laisse de côté les démons de la guerre.
Il n'arrivait plus à respirer et me demandait de lui faire parvenir un médicament de France, un corticoïde anti-inflammatoire pour traiter l'asthme. Ce médicament était deux fois moins cher en France, me disait-il. Je ne pouvais pas l'acheter car je n'avais pas d'ordonnance. Il a dû se débrouiller sur place, au Liban, avec son salaire de pigiste. Il écrivait quelques articles dans un journal local, cela lui permettait d'acheter quelques médicaments pour prolonger encore un peu sa vie. Ainsi, il pouvait commenter encore quelques pages d'actualité de Tripoli avant de mourir.
Il est parti depuis, et j'étais étonnée de me voir heureuse, heureuse qu'il n'ait pas assisté à la guerre à Tripoli. Il aimait tant sa ville, je le sais, car il écrivait de longs articles sur son architecture et son histoire, il s'insurgeait contre les projets urbanistiques qui menaçaient les bâtiments centenaires.
J'ai pensé à ce qu'il m'avait laissé comme trace, et je me suis rappelée d'un épisode particulier. Je devais avoir six ans, je flottais tranquillement dans une eau salée, la mer me berçait au gré des vagues. Le ciel était clair, la mer superbe. Quand je suis sortie de l'eau, le soleil se couchait, le sable était tiède. Soudain, j'ai entendu un bruit. J'ai levé les yeux et j'ai vu un attroupement sur le sable. Une foule gesticulait en se déplaçant vers l'eau. Les gens, des hommes, des enfants,
accéléraient le pas, tous dans la même direction. Ils suivaient une tortue de mer. Sa tête était énorme, ses yeux verts brillaient et elle clignait des yeux. « Elle nous maudit », me dit l'un des enfants. La foule échaudée la voyait déjà cuire dans une marmite. Un vieil homme
s'indignait avec énergie. Il revendiquait le droit de s'emparer de la tortue. Elle était à lui. Il ne comprenait pas qu'on la laisse partir. Il imaginait certainement déjà la grande carapace, exhibée en trophée dans son salon. C'est vrai qu'elle était énorme et qu'elle avait une tête hideuse, cette tortue de mer, mais ce n'était pas une raison pour la tuer ! Mon père s'est interposé, il a crié, a bloqué la route du vieillard. La tortue a rejoint la mer, elle a enfoncé son corps dans l'eau et elle est partie sans se retourner. La foule n'a plus rien dit. Puis le groupe s'est dispersé.
Il y a beaucoup de symboles dans cette scène. Je me dis qu'il est possible d'infléchir le cours des événements avec peu de choses. Il suffit d'un peu de courage et de poésie.

Racha MOUNAGED

«Tu as bien fait de quitter le Liban, l'air est devenu irrespirable à Tripoli. Je ne reconnais plus cette ville. Ils vont finir par s'entre-tuer entre chiites et sunnites. Je ne comprends plus rien aux habitants de cette ville! Vraiment, pour la première fois, je sens du dégoût pour les gens...»C'était en 2012. Je me suis dit: il exagère. La situation n'est pas si dramatique. Je me suis dit qu'il a dû forcer sur le café, il avait certainement fumé un paquet de trop. Les journalistes, c'est connu, s'usent la santé en buvant du café et en fumant des cigarettes, après ils se mettent à prévoir des scénarios catastrophe. Détends-toi, papa, il fait beau à Tripoli, cet été. Arrête de voir la guerre partout, profite de cette belle journée ensoleillée et laisse de côté les démons de la guerre.Il n'arrivait plus à...
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