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Liban - Liban

À quelques pas de Ersal, le bruit de la terreur

Dès la fin de la matinée hier, le flux de familles fuyant les combats à Ersal vers Laboué s'est tari, suite aux meurtres de familles entières par les jihadistes.

Renforts militaires libanais aux abords de Ersal. Sur le visage de ces hommes, se lit la détermination d’un peuple libre. Photo Wissam Ismaïl

À Laboué, le village voisin de Ersal dans la Békaa, le temps est comme suspendu au son des nombreuses explosions venant du jurd tout proche, amplifié par cette nature ouverte, impressionnante et nue. Près du dernier barrage de l'armée, avant la zone de combat (les militaires interdisent aux voitures d'aller plus loin), on peut observer sur la colline voisine des colonnes de fumée qui témoignent de l'intensité des affrontements entre l'armée et les jihadistes de l'État islamique (EI, ex-Daech) et du Front al-Nosra qui se sont emparés, il y a quelques jours, du village frontalier de Ersal. Les nouvelles du front arrivent nombreuses et souvent imprécises : l'armée s'emploie, nous dit-on, à reprendre l'un de ses postes militaires sur une colline surplombant Ersal, une position-clé que lui avaient ravie les jihadistes.


La troupe est en état d'ébullition non seulement à Laboué, près du front, mais dans toute la Békaa. Sur toute la longueur de la route qui mène vers ce lointain village, des véhicules de l'armée transportent des renforts, en hommes et en matériel. De nombreux barrages freinent le trafic durant de longues minutes. Les mesures de précaution sont très strictes : les voitures défilent une par une devant les soldats, pour éviter tout risque d'attentat.
Le ballet des ambulances de la Défense civile et de la Croix-Rouge libanaise (CRL) est pratiquement incessant. Les secouristes de la CRL sont nombreux à être sur le qui-vive au siège de la municipalité de Laboué.
Dans ce village aux ruelles sinueuses et mal entretenues, les habitants, pourtant habitués aux crises, sont en état de choc. Nada Rbeih Amhaz, une mère de famille, nous affirme qu'elle a fermé son petit magasin et préfère rester auprès de ses enfants. « Une grande partie des familles de Laboué a même préféré quitter le village », dit-elle. Une autre femme nous lance : « Nous avons peur pour nos enfants, nous sommes tétanisés. »

 

(Lire aussi : Union sacrée autour de l'armée après l'invasion de Ersal)

 

Quelque 3 000 familles déplacées
À Ersal, on peut aisément imaginer que là-bas, cela doit être l'enfer. Un enfer qu'il était devenu pratiquement impossible de fuir à partir d'hier, en fin de matinée. Le flot de voitures civiles fuyant le village et passant par Laboué (localité chiite), nombreuses depuis dimanche, s'est brusquement interrompu après qu'un dernier groupe d'une cinquantaine de familles a été secouru par l'armée. Et pour cause, nous dit le président du conseil municipal de Laboué, Ramez Amhaz : « Les dernières familles à avoir voulu quitter le village ont été massacrées. La famille de Hassan Hussein Hojeiry, qui se trouvait en voiture avec sa femme et ses deux enfants, a été décimée. Plusieurs témoins nous ont assuré avoir été la cible de coups de feu. Les jihadistes veulent empêcher les habitants de quitter le village à tout prix afin de les utiliser comme des boucliers humains. »
M. Amhaz estime qu'entre dimanche et lundi dans la matinée, quelque 3 000 familles ont fui Ersal en passant par Laboué. « Mais Ersal est un grand village qui compte plus de 30 000 habitants, dit-il. Beaucoup d'entre eux sont bloqués dans leurs maisons jusqu'à nouvel ordre. Ceux qui sont passés par Laboué étaient dans un état lamentable. Ils semblent traumatisés par la terreur que font régner les hommes armés de Daech chez eux. Ils se disent humiliés, obligés de quitter leur maison, leur vie. Nous avons l'impression que la majorité des habitants de Ersal sont favorables à cette intervention de l'armée. Ils regrettent qu'une minorité, menée par leur président du conseil municipal et un cheikh, tous deux en fuite dans le jurd aujourd'hui, les aient impliqués dans ce combat pour une poignée d'argent. »


De sources concordantes, on apprend que les déplacés de Ersal ne sont pas restés à Laboué, notamment parce qu'ils désirent s'éloigner davantage de la zone de combat, redoutant des représailles de Daech. Mais certains ont eu le temps de raconter leurs mésaventures à leurs amis dans ce village.
Moustapha Rabah, ancien commandant affecté au Parlement et fils de l'ancien président du conseil municipal de Laboué, a reçu hier matin la visite d'une famille d'amis de Ersal, l'une des dernières assez chanceuses pour avoir traversé la ligne de démarcation. Leur récit est proprement apocalyptique. « Ils nous ont décrit les hommes armés comme des monstres sans foi ni loi, dit-il. Quand ils se sont emparés de huit chars de l'armée, ils ont effectué des tournées dans le village, terrorisant la population qui se terre dans les maisons. Ils tuent les civils pour un rien comme cet homme qui avait osé fumer le narguilé. Le plus frappant, c'est que la population n'a vraiment évalué le danger que lorsqu'il était trop tard. C'est du jour au lendemain que ces hommes ultra-armés sont sortis des camps de réfugiés syriens où ils se cachaient, rejoints par d'autres descendus des montagnes environnantes. Les habitants de Ersal se sont trouvés pris en tenaille. »

 

(Lire aussi : « Pour les jihadistes, l'objectif de l'offensive à Ersal est de s'implanter au Liban »)

 

« Le Hezbollah ne peut s'impliquer »
Si la majorité des habitants de Ersal désirent être délivrés de ces groupes armés, leurs voisins de Laboué ne sont pas moins heureux de l'intervention de l'armée, même s'ils la jugent tardive. Dans les rues, hommes, femmes et enfants saluent de la main les soldats qui passent sur leurs chars, se dirigeant vers le front. « Nous soutenons l'armée jusqu'au bout, affirme Daad Seifeddine, la pétillante propriétaire d'une épicerie en plein Laboué. Même si les femmes doivent prendre les armes et aller au front, elles le feront. » Tout comme d'autres habitants du village, elle rappelle que « les roquettes des jihadistes nous tombent dessus depuis plus d'un an, il est bon que l'armée mette un terme à ces agissements ».


Une terreur au quotidien que relate aussi Leila, une mère de famille. « J'ai dû aller chercher mes enfants de l'école à plusieurs reprises cette année en raison de ces tirs de roquettes, dit-elle. Cela fait un an, également, que les hommes se relaient la nuit pour surveiller les environs, de peur que les hommes de Daech ne viennent nous surprendre. Regardez ce champ de pommiers, cela fait une éternité que personne n'ose récolter les fruits, les collines environnantes étant occupées par les hommes armés. »
Pour sa part, Moustapha Rabah se dit « surpris que les jihadistes n'aient pas encore pensé à lancer des roquettes sur Laboué et les environs en vue d'atténuer la pression des combats auxquels ils font face ». Ses propos devaient s'avérer prophétiques, puisque des roquettes se sont abattues dès hier en soirée sur Laboué et d'autres villages voisins. Cet ancien militaire prédit une guerre de longue durée. « La zone de combats est immense, le terrain extrêmement difficile, les jihadistes paraissent bien armés, ils sont nombreux et bénéficient d'une ouverture vers la Syrie », dit-il. Il raconte « avoir aidé à évacuer plus de trente militaires blessés dimanche soir ».

 

(Lire aussi : Les funérailles de militaires tombés à Ersal)


Pour sa part, Ramez Amhaz note « une nette avancée de l'armée dans sa lutte contre les jihadistes, selon nos informations ». « La décision politique de soutenir l'armée a été prise, poursuit-il. Ici, les gens ne comprendraient pas que celle-ci arrête les combats avant de chasser les extrémistes de cette région. »
Dans le village, plusieurs personnes rencontrées laissent entendre qu'une intervention du Hezbollah aiderait l'armée à trancher la lutte plus rapidement. « Ils ont des installations impressionnantes dans le coin, mais ils ne peuvent s'impliquer dans cette lutte sans la transformer en conflit confessionnel », nous confie un jeune homme sous le sceau de l'anonymat. Il indique de la main un membre du Hezbollah, reconnaissable à son uniforme d'un treillis particulier. Les hommes du parti sont d'ailleurs nombreux à circuler dans le village, en tenue militaire, à quelques pas des combats.

 

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commentaires (1)

Vraiment on se croirait au Moyen Age . Daech et autres des bandits qu’il faudra éliminer à tout prix . Encore une fois courage pour l’armée libanaise .

Sabbagha Antoine

11 h 02, le 05 août 2014

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Commentaires (1)

  • Vraiment on se croirait au Moyen Age . Daech et autres des bandits qu’il faudra éliminer à tout prix . Encore une fois courage pour l’armée libanaise .

    Sabbagha Antoine

    11 h 02, le 05 août 2014

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