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Liban - Libertés

Interpellé pour un commentaire sur Facebook : quand la censure libanaise débarque sur Internet

L'ONG March a dénoncé hier les agissements du bureau de lutte contre les crimes cybernétiques qui surveille l'activité des internautes de près et en interpelle quelques-uns. Elle a également annoncé que la suite de la pièce bannie « Bto2ta3 Aw Ma Bto2ta3 » attend aujourd'hui le permis de la SG.

De gauche à droite : Aymane Mehanna, Luna Safwane, Léa Baroudi et Gino Raidy.

Bouquins, cinéma, spectacles de théâtre et graffitis, les victimes de la censure au Liban ne sont que trop nombreuses. À la longue liste noire, il ne manquait plus qu'Internet à ajouter, et c'est fait !

Si l'association March engagée dans la lutte anticensure assure que les utilisateurs du réseau web ne doivent nullement paniquer, et si l'affaire a déjà été soulevée avec les cas des journalistes Mouhannad Hage Ali et Rami el-Amine, les révélations faites hier lors d'une conférence de presse tenue par l'ONG à l'hôtel Monroe ne sont en aucun point rassurantes. « Nous croyions sincèrement qu'aucune loi ne permettait la censure sur Internet, mais il s'est avéré que la liberté d'expression sur le réseau web au Liban n'est qu'une farce, a ainsi affirmé la cofondatrice de l'ONG Léa Baroudi. Le bureau de lutte contre les crimes cybernétiques y surveille tout de près. »

(Lire aussi : Un ministère des Droits de l'homme au Liban ?)

« Tout ce qu'écrivent des blogueurs et des journalistes est suivi par ce bureau qui a pourtant accompli de nombreux exploits en matière de cybercrimes, a expliqué pour sa part la journaliste Luna Safwane, lauréate du prix Samir Kassir pour la liberté de la presse en 2013. Récemment, 9 blogueurs et journalistes ont été interpellés par le bureau en question pour des commentaires, des textes ou des idées publiés sur Facebook, sur leurs blogs privés ou sur des sites d'information connus. »

Quand des officiers lisent le contenu privé de vos boîtes mail...
Venu présenter son témoignage à la conférence de l'association March, Gino Raidy, blogueur à succès au pays du Cèdre, a estimé utile de décrire la façon « suspecte » dont il a été interpellé plus d'une fois par le bureau de lutte contre les crimes cybernétiques, affirmant que ces « interpellations par téléphone » se font souvent aux alentours de minuit. « Ils nous contactent en pleine nuit pour nous dire de nous rendre tôt le lendemain au bureau, raconte-t-il. De cette manière, nous n'avons ni le temps de comprendre pourquoi nous sommes interpellés ni de contacter un avocat pour nous accompagner le lendemain. Nous nous retrouvons seuls dans un bureau où, après un interrogatoire, nous sommes obligés de signer une attestation à travers laquelle nous promettons de ne plus commettre de diffamation et de respecter la loi dorénavant, sous peine de passer la nuit au bureau. » Et le blogueur d'ajouter : « Il s'agit d'un processus de terreur psychologique pour nous pousser à l'autocensure. Cela n'est pas acceptable au Liban où l'on se vante des libertés publiques. Qu'on m'accuse de diffamation en portant plainte de façon normale serait plus simple ! Mon blog a deux fois été fermé, la première en raison d'un article attaquant un site web de prostitution au Liban. Mon blog a été verrouillé, le site de prostitution est resté actif, et je n'ai même pas été informé de la fermeture de mon blog. Ce sont mes lecteurs qui m'en ont averti... »

(Lire aussi : Farah Shaer, lutteuse redoutable contre la censure !)

De son côté, le directeur du centre SKeyes, Aymane Mehanna, a tenu à souligner le fait que le bureau de lutte contre les crimes cybernétiques a réalisé de nombreux exploits, appelant urgemment l'État à émettre un décret qui définisse les prérogatives de ce bureau afin qu'il ne se mêle plus d'affaires liées à la liberté d'expression, mais uniquement de crimes de vol sur Internet, de prostitution et de menaces à la sécurité nationale. En second lieu, M. Mehanna a rappelé que le bureau en question et l'État ne prennent généralement pas l'initiative d'interpeller les internautes, mais qu'ils le font à la demande de personnes lésées par un commentaire ou un texte publié. « Ces individus et ces entreprises ont le droit de porter plainte, a-t-il dit. Mais le problème réside au niveau de la justice, les juges envoyant directement ce genre de dossier au bureau de lutte contre les cybercrimes sans juger ces dossiers au préalable. Deux filles qui se sont disputées sur Instagram autour de commentaires désobligeants concernant leur manière de s'habiller se sont retrouvées interpellées au bureau, qui perd énormément de temps avec des histoires sordides. »

Estimant que la signature de l'attestation par l'interpellé l'oblige à avouer qu'il est coupable, et jugeant qu'être interpellé à un bureau portant le nom « de bureau de lutte anticrime » tue la présomption d'innocence, Aymane Mehanna a enfin soulevé un troisième et dernier point concernant l'enquête menée par le bureau avant l'interpellation du « suspect ».
« Certains journalistes ont affirmé que l'officier qui les interrogeait était au courant d'informations se trouvant dans leur boîtes à lettres privées sur leur adresse ou sur Facebook, ce qui laisse croire que l'intimité n'est nullement respectée dans ces enquêtes, a déploré M. Mehanna. Nous nous sommes enquis de cette affaire et nous avons découvert que la loi sur les écoutes téléphoniques permet ce genre d'agressions à la vie privée. » « Mais l'usage de cette loi requiert une permission écrite du juge et le bureau de lutte n'a que le droit de suivre le mouvement des informations et non pas leur contenu ! » a ajouté Mehanna qui a également rappelé que la détention dans un poste de police, et dont sont menacées les personnes interpellées qui refusent de signer l'attestation, peut durer 72 heures, mais requiert l'accord d'un juge.

(Lire aussi : Atteintes contre les journalistes et censure en hausse au Liban)

Bto2ta3 Aw Ma Bto2ta3 ?
Sur un autre plan, la conférence d'hier a été une occasion pour l'ONG March de lancer sa nouvelle pièce de théâtre. Après que la pièce de Lucien Bourjeily Bto2ta3 Aw Ma Bto2ta3 eut été interdite de représentation par la Sûreté générale pour avoir critiqué la censure en 2013, une suite intitulée Bto2ta3 Aw Ma Bto2ta3 DEUX a en effet été mise au point par le même écrivain et metteur en scène. Produite par l'ONG, la nouvelle pièce relate les péripéties qui ont accompagné la censure de la pièce initiale.

« Un mois et demi après avoir présenté la première pièce à la SG pour obtenir un permis de représentation, nous avons été informés de son interdiction, a raconté Léa Baroudi. La SG a justifié sa décision par deux arguments peu convaincants. D'abord, que la pièce n'était pas fidèle à la réalité, comme si le théâtre ne permettait pas les fictions. Ensuite, que sa valeur artistique n'était pas à la hauteur. Depuis quand la SG juge-t-elle la qualité des travaux d'art ? »

(Pour mémoire : L'acteur Lucien Bourjeily récupère son passeport et crie victoire)

Présentée pour validation à la SG il y a une semaine, le sort de la nouvelle pièce n'a toujours pas été scellé. « Nous n'avons toujours pas eu de réponse, explique Léa Baroudi, mais nous nous attendons à un nouveau refus. La SG se cache derrière la loi qu'elle utilise comme prétexte en nous rappelant que c'est la loi qui lui donne le droit de prendre ce genre de mesures. » « Mais la loi donne toutes les prérogatives à la SG sans préciser les critères pour censurer un spectacle. Et quand la loi donne à la SG le choix d'interdire ou de permettre la représentation d'une pièce de théâtre, et que la SG décide de l'interdire, elle devient responsable de la censure. Notre nouvelle pièce ne vise pas à provoquer la SG mais bien à suivre sa logique jusqu'au bout. Nous avons écrit cette fois un texte en tout point semblable à la réalité de la censure au Liban, et si la pièce est interdite, leurs excuses tomberont à l'eau », a-t-elle confié à L'Orient-Le Jour.

Pourtant, Léa Baroudi reste « un peu optimiste » et espère que la SG fera cette fois « preuve de bonne foi » et un « pas positif ». « La pièce est ironique, il est vrai, mais la SG doit accepter les critiques et comprendre ce qu'est un sens de l'humour. Si toutefois elle est interdite, nous présenterons un recours en invalidation auprès du Conseil d'État où les critères sont plus clairs, et ce sera une première », a conclu la cofondatrice de March.


Pour mémoire

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Bouquins, cinéma, spectacles de théâtre et graffitis, les victimes de la censure au Liban ne sont que trop nombreuses. À la longue liste noire, il ne manquait plus qu'Internet à ajouter, et c'est fait !Si l'association March engagée dans la lutte anticensure assure que les utilisateurs du réseau web ne doivent nullement paniquer, et si l'affaire a déjà été soulevée avec les cas des...

commentaires (2)

Les discours de Nasrallah et de ses acolytes ...sont bien souvent, beaucoup plus dangereux pour le pays et notre devenir ...que ces blogueurs et autres artistes... qui n'ont pas l'air de mobiliser les foules... c' est pitoyable , que la SG s'arroge le droit d'être critique d'art envers et contre tous ...!

M.V.

15 h 55, le 23 juillet 2014

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Commentaires (2)

  • Les discours de Nasrallah et de ses acolytes ...sont bien souvent, beaucoup plus dangereux pour le pays et notre devenir ...que ces blogueurs et autres artistes... qui n'ont pas l'air de mobiliser les foules... c' est pitoyable , que la SG s'arroge le droit d'être critique d'art envers et contre tous ...!

    M.V.

    15 h 55, le 23 juillet 2014

  • Et on continue à voir de toutes les couleurs dans un pays ou la justice reste originale .

    Sabbagha Antoine

    15 h 16, le 23 juillet 2014

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