Liban - Finance

Blanchiment d’argent : la FBME se dit choquée et crie à l’innocence

Dans un communiqué long d'une dizaine de pages, le Trésor américain a énuméré une quantité impressionnante de délits supposément commis par la FBME Bank, détenue par des Libanais. L'institution mise en cause indique pour sa part avoir elle-même pris l'initiative de se placer sous le contrôle de la Banque centrale de Chypre afin de démontrer son innocence.

Bien que la banque soit solvable, il apparaît que ses opérations aient subi un sérieux coup de frein après que les institutions financières américaines et allemandes eurent arrêté de traiter avec elle suite aux accusations, a révélé le quotidien chypriote « Cyprus Mail ». Photo Bigstockphoto.com

« La Banque centrale de Chypre (CBC) annonce qu'en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés par la loi (...), elle a, à partir d'aujourd'hui, pris la direction des opérations de la branche de la FBME à Chypre. »
Ce message sobre, ne comportant pas d'autres précisions, a fait son apparition vendredi dernier sur le site officiel de la CBC. Il faisait suite à un communiqué exhaustif de plusieurs pages publié le 15 juillet par le Financial Crimes Enforcement Network (ou FinCen), le bureau du Trésor américain chargé de la lutte contre les fraudes et autres délits financiers. Accusant, entre autres, la FBME de blanchiment d'argent et de contribuer au financement du terrorisme, le FinCen a annoncé que cette banque était désormais inscrite sur la liste noire des États-Unis.
En réaction, la FBME Bank s'est dit « choquée » et « surprise » par ces accusations « inexpliquées ». Indiquant dans un communiqué daté du 18 juillet qu'elle n'a pas été prévenue, la banque a déploré que l'on ne lui ait pas donné l'occasion « de commenter ou de réfuter ces allégations ».
Son président, le Libanais Ayoub-Farid Saab, interrogé mardi par le quotidien anglophone The Daily Star, a violemment réfuté ces accusations « infondées » et affirmé que son institution avait d'elle-même demandé aux autorité chypriotes de prendre le contrôle « afin qu'elles voient de leurs propres yeux que rien ne cloche ». Une bonne volonté également mise en avant dans le communiqué de la banque, qui a indiqué « coopérer pleinement » avec les autorités, et réitéré « son engagement continu et absolu à se conformer aux lois et régulations en vigueur ».
À cet égard, des sources anonymes proches de la CBC ont révélé hier au quotidien anglophone chypriote Cyprus Mail qu'une équipe d'environ huit personnes a d'ores et déjà investi les locaux de la FBME « et surveille les transactions dans leur intégralité ».

« Aucun lien » avec les banques libanaises
La FBME est née en 1982 à Chypre sous le nom de Federal Bank of the Middle East Ltd., une filiale de la banque privée Federal Bank of Lebanon, elle-même fondée au Liban en 1952. La FBME et la Federal Bank of Lebanon appartiennent toutes deux aux Libanais Ayoub-Farid Saab et Fadi Saab, a rappelé le communiqué du FinCen.
En 1986, la FBME se réinstalle aux îles Caïmans – qui, rappelons-le, traînent derrière elles la sulfureuse réputation de paradis fiscal –, et la filiale à Chypre est réenregistrée en tant que branche de l'entité caïmanaise. En 2003, la banque se délocalise à nouveau en Tanzanie grâce à l'acquisition d'une petite banque locale, la Delphis Bank ;
sa filiale à Chypre prend le même chemin et devient la même année une branche de la FBME Tanzania Ltd, toujours selon le communiqué.
Mais bien que la Federal Bank of Lebanon opère toujours au Liban (et n'est pas mise en cause par les autorités américaines), la FBME « n'a aucun lien avec le Liban et avec les banques libanaises », a clarifié à L'Orient-Le Jour le président de l'Association des banques du Liban (ABL), François Bassil. « Cette institution est contrôlée par des Libanais, certes, mais elle n'a pas de présence au Liban ; elle est régie par la loi du pays dans lequel elle est basée, à savoir la Tanzanie », a-t-il poursuivi.

Des preuves accablantes, selon le Trésor américain
Dans les détails, « la FBME s'est rendue complice du blanchiment d'un volume substantiel d'argent (...) pendant de nombreuses années », a affirmé le FinCen, pointant du doigt son rôle sur le plan du « blanchiment d'argent », du « financement du terrorisme », du « crime organisé transnational », de la « fraude », de l'« évasion fiscale » et « autres activités illicites à l'international ».
Le Trésor américain reproche en premier lieu à la FBME son opacité, sa « déficience en matière de surveillance antiblanchiment » et son manque de conformité aux lois bancaires chypriotes – car, bien que basée en Tanzanie, la banque est principalement active à Chypre, où « 90 % de ses activités bancaires internationales prennent place et où 90 % de ses actifs sont basés », a relevé le FinCen.
Évoquant des exemples précis (et nombreux) des délits supposément commis par la FBME, le Trésor a révélé que l'institution était impliquée « au moins » dans le cadre de 4 500 transferts « suspects » correspondant à des comptes bancaires américains. Totalisant « au minimum » 875 millions de dollars, ces transferts auraient été effectués entre novembre 2006 et mars 2013, selon le FinCen.
Bien plus grave, au-delà des sociétés-écrans avec lesquelles la banque est accusée de traiter, la FBME est surtout suspectée par les États-Unis de jouer un rôle sur le plan du crime organisé et de financer « le terrorisme » – en d'autres mots, le Hezbollah. « Par exemple, a noté le FinCen, depuis au moins le début de l'année 2011, le chef d'un réseau international de trafic de drogue et de blanchiment d'argent a utilisé les comptes bancaires détenus par des sociétés-écrans à la FBME ». Autre histoire évoquée par le Trésor américain, celle de ce client de la FBME qui a reçu en 2008 des centaines de milliers de dollars de la part d'un financier du Hezbollah.

Les risques encourus
Concrètement, que risque la FBME ? Le communiqué du FinCen a mentionné une amende infligée à la banque dès 2008 par la CBC pour punir la banque de « la faiblesse de ses mécanismes de contrôle antiblanchiment d'argent » (le montant n'a pas été précisé, NDLR). En outre, « en novembre 2013, la Banque centrale chypriote a déclaré que la FBME pourrait être frappée de sanctions et se voir infliger une autre pénalité d'un montant pouvant atteindre 240 millions d'euros en raison de violations présumées des contrôles de capitaux », a ajouté le FinCen. Contactée par L'Orient-Le Jour pour plus de précisions concernant cette affaire, la gouverneure de la CBC, Chrystalla Georghadji, n'était pas immédiatement disponible.
Mais les sources proches de la Banque centrale chypriote citées hier par le Cyprus Mail affirment que la CBC peut « à tout moment » révoquer la licence de la banque « si cette action est justifiée ». En outre, a relevé le quotidien, « bien que la banque soit solvable, il apparaît que ses opérations aient subi un sérieux coup de frein après que les institutions financières américaines et allemandes eurent arrêté de traiter avec elle suite aux accusations (...) ». « Si la filiale ici (à Chypre) devait se déclarer en faillite, l'État chypriote – lui-même "fauché" – pourrait se retrouver à devoir se porter garant des dépôts assurés de la banque », a poursuivi le Cyprus Mail.
Quoi qu'il en soit, le blacklisting américain et les sanctions passibles dans le cadre de la loi antiterroriste Patriot Act sont clairement synonymes d'ennuis à venir pour la FBME – sauf si, comme l'a martelé son président, cette banque n'a rien à se reprocher, ce que démontreront alors les enquêteurs de la Banque centrale de Chypre. Affaire à suivre...


« La Banque centrale de Chypre (CBC) annonce qu'en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés par la loi (...), elle a, à partir d'aujourd'hui, pris la direction des opérations de la branche de la FBME à Chypre. »
Ce message sobre, ne comportant pas d'autres précisions, a fait son apparition vendredi dernier sur le site officiel de la CBC. Il faisait suite à un communiqué...

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