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Alaa el-Aswany : « La Révolution n’est toujours pas arrivée au pouvoir »

L'Orient Littéraire

L'Immeuble Yacoubian (2002) a fait de lui l'écrivain égyptien contemporain le plus lu dans le monde. Avec son troisième roman Automobile Club d'Égypte, Alaa el-Aswany plonge ses lecteurs dans une Égypte coloniale en plein bouleversement. Rencontre avec un inlassable observateur de la société égyptienne.

19/04/2014
Aujourd’hui encore, il affiche sa fière façade à deux pas de la célèbre place Tahrir. Fondé en 1924 et construit sur le modèle du Carlton à Londres, l’Automobile Club d’Égypte fut longtemps un lieu de rendez-vous huppé où se croisaient pachas, notables et diplomates étrangers. Sous la plume d’Alaa el-Aswany, le club devient un espace privilégié de l’observation d’une société en pleine mutation. Nous sommes à la fin des années 1940. L’Égypte, sous le joug britannique, rêve d’indépendance. Le roi Farouk, d’origine turque, cultive ses vices au bar de l’Automobile Club où se pressent tous les nantis du pays. Dans les coulisses, El Kwo, le chef des domestiques, prend un malin plaisir à humilier les serviteurs. Abdelaziz Hamam est l’un d’entre eux. Originaire de Haute-Égypte, il est venu tenter sa chance au Caire. Sa mort va précipiter le destin de chaque membre de sa famille, tandis que dans les rues du Caire, la colère gronde contre l’occupation. Imperceptiblement, la société égyptienne se fissure et une lutte des classes se fait jour. L’Automobile Club d’Égypte en sera le théâtre tragique. Entamé avant que n’éclate la révolution égyptienne de 2011, ce troisième roman d’Alaa el-Aswany est tout entier traversé par le sentiment révolutionnaire. Entre le refus de l’humiliation et le rêve d’un renversement de l’ordre établi, une question demeure : quel est le prix de la révolte ? Un grand roman. 
 
Comme dans l’Immeuble Yacoubian, ce troisième roman est marqué par l’unité de lieu. Tous vos personnages ont un lien avec l’Automobile Club d’Égypte. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce choix ?
 
J’ai découvert l’Automobile Club quand j’étais enfant, à la fin des années 1960. Mon père m’y emmenait – il était écrivain et l’avocat de l’Automobile Club. J’étais très jeune mais je parlais avec le personnel, les serviteurs, les cuisiniers. Ils avaient tous travaillé avec le roi. Ils me racontaient des histoires incroyables. J’ai gardé toutes ces histoires pendant plus de quarante ans et à un moment donné, il a fallu que je les fasse sortir. J’ai dû faire énormément de recherches pour retranscrire l’ambiance des années 1940 : j’ai lu tous les journaux de l’époque, je suis retourné à l’Automobile Club, j’ai visionné des documentaires, etc. Je suis même allé en Allemagne pour compléter mes recherches sur Carl Benz, l’inventeur de l’automobile.
 
Le roman s’ouvre sur une scène onirique : au moment où vous vous apprêtez à imprimer votre roman, deux de vos personnages vous rendent visite pour vous demander de prendre davantage en considération leurs sentiments. Quel rapport entretenez-vous avec les personnages de vos romans ?
 
Ce que je décris est certes imaginaire mais est très proche de ce que je ressens. Je construis mes personnages par couches successives, en introduisant le plus de détails possibles sur eux. Ces détails peuvent paraître anodins et secondaires. En réalité, ils sont très importants. Dans ce long processus, survient tout à coup cette étape où les personnages ont leur existence propre : c’est à ce moment précis que le roman commence à naître. Or puisque ces personnages existent, ils peuvent se révolter contre leur créateur et leur dire : « tu ne connais pas tout ». Pendant des années, j’ai essayé en vain d’écrire des romans. J’ai compris que si je n’y arrivais pas, c’était précisément parce que ce moment n’advenait pas. 
 
Vous n’êtes pas l’unique narrateur. L’Automobile Club d’Égypte est un roman à plusieurs voix. Pourquoi ?
 
L’idée d’un narrateur omniscient me convient de moins en moins. La vie est plus complexe. Pour moi, la littérature consiste à produire une vie sur le papier qui est plus profonde, plus significative et plus belle. Or la produire à partir d’une seule voix induit forcément des lacunes. J’avais utilisé deux voix dans Chicago. Cette fois-ci, j’ai utilisé trois voix. Cela me permet d’être au plus près de la réalité. 
 
 
Le directeur de l’Automobile Club, James Wright, est un odieux personnage : sexiste, raciste, colonialiste. Il incarne la vision britannique d’alors, d’un peuple égyptien dénué de civilisation…
 
Dans mon roman, il y a trois occidentaux qui incarnent plusieurs visions du monde. Il y a la juive française Odette Fatale. Progressiste, elle dit appartenir à l’humanité. Il y a Mitsy, la fille de James Wright qui se rebelle contre l’autorité et la bêtise de son père. Et enfin il y a James Wright, tellement méprisant… Je veux montrer que le monde n’est pas manichéen. On utilise encore aujourd’hui des termes généraux qui ne veulent plus rien dire tels que « l’Occident » ou « le monde arabe ». C’est ridicule. C’est pour la même raison que j’ai créé le personnage du prince communiste, inspiré d’un prince qui a bel et bien existé et que les Égyptiens surnommaient « le prince rouge ». 
 
Qu’y a-t-il de commun entre l’époque que vous décrivez dans votre roman et l’époque actuelle ?
 
La certitude que l’ancien régime ne peut perdurer et l’incertitude quant à ce qui ce qui le remplacera à l’avenir. 
 
Il y a trois ans, la Révolution égyptienne chassait Hosni Moubarak du pouvoir. Quel bilan tirez-vous de ces trois années ?
 
Je suis optimiste. Je pense que la Révolution est un changement humain irréversible. Il ne faut jamais oublier que 60% des Égyptiens ont moins de 29 ans. Ce sont eux qui vont construire notre futur. Pendant trois ans, le peuple égyptien a appris beaucoup de choses mais il a aussi perdu beaucoup de temps. Toutes les forces qui sont arrivées au pouvoir après la chute de Moubarak étaient contre la Révolution : les militaires tout autant que les Frères musulmans. Jusqu’à maintenant, la Révolution n’est jamais arrivée au pouvoir. Mais, le sentiment révolutionnaire est toujours aussi présent. La question qui se pose est la suivante : qui va gouverner le pays ?
 
Comme d’autres écrivains et intellectuels égyptiens, vous avez approuvé l’intervention de l’armée à l’origine de la destitution, le 3 juillet dernier, de Mohamed Morsi, le seul président ayant été élu démocratiquement en Égypte. Pourquoi ?
 
Monsieur Morsi a détruit le système démocratique au mois de novembre 2012, quand il a décidé d’élargir ses pouvoirs, se plaçant au dessus de la loi et de la justice, au mépris de la Constitution. Jusqu’à cette date, Morsi était mon président et celui de tous les Égyptiens. Cela, je l’ai écrit ! En novembre 2012, il a brisé la confiance. C’est pourquoi il devait partir. En juin dernier, le collectif Tamarrod (« rébellion ») avait recueilli 22 millions de signatures en faveur de sa destitution et des millions de personnes ont manifesté dans la rue pour qu’il quitte le pouvoir. L’Égypte était alors très proche d’une guerre civile entre les pros et les anti-Frères musulmans. Or parmi ceux qui défendaient Morsi, il y avait des gens armés prêts à faire le jihad. L’armée devait donc intervenir pour éviter une guerre civile, pour éviter que l’Égypte devienne une autre Syrie. Cela ne veut pas dire que je suis d’accord avec tout ce qui s’est passé ensuite. Ce qui se passe aujourd’hui est très grave : les Frères musulmans ont été écartés du pouvoir mais l’ancien régime de Moubarak se prépare à revenir. 
 
En octobre dernier, lors dans d’une présentation de votre dernier roman à l’Institut du Monde arabe, vous avez été interpellé par des partisans des Frères musulmans. Cela a été le cas dans d’autres réunions publiques auxquelles vous avez participé. La société égyptienne est-elle divisée en deux ?
 
Non, l’Égypte n’est pas divisée en deux. Les Frères musulmans croient qu’ils représentent la rue égyptienne mais ce n’est pas vrai du tout. Que vous soyez chrétien, musulman ou juif, quand vous appliquez le concept de foi à la politique, vous vous empêchez de voir les choses telles qu’elles sont. Les Frères musulmans n’ont pas voulu voir qu’il y avait des millions de personnes dans les rues. Le 30 juin dernier, j’ai failli m’évanouir tellement on était nombreux à manifester (contre Mohamed Morsi). Une jeune femme qui appartient aux Frères musulmans m’a pourtant dit qu’elle était persuadée que les photos prises ce jour là avaient été retouchées sur photoshop. Ils accusent les millions de manifestants d’être soit chrétiens et anti-musulmans soit soutenus par les États-Unis. D’ailleurs, c’est très amusant de constater que les gens qui sont opposés aux Frères musulmans les accusent aussi d’être soutenus par les États-Unis. Dans les deux camps, ils brûlent le drapeau américain… Jusqu’aux années 1970, la majorité des Égyptiens étaient convaincus qu’il faut distinguer la religion et l’État. Puis l’arrivée du wahhabisme importé d’Arabie saoudite et lié à l’argent du pétrole a introduit le concept de l’Islam politique. Je le combats ardemment. 
 
L’Égypte est actuellement prise dans un engrenage de violences meurtrières. Comment en sortir ?
 
La Révolution se retrouve face à deux choix : soit les militaires, soit les Frères musulman. C’est le moment de trouver une troisième voie. L’Égypte n’aura de futur que dans cette troisième voie.
 

 

BIBLIOGRAPHIE
Automobile Club d'Égypte de Alaa el-Aswany, traduit de l'arabe (Égypte) par Gilles Gauthier, Actes Sud, 2014, 512 p.

 

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