C'est un double choc que la déclaration sur le gouvernement faite par Saad Hariri à partir de La Haye a produit au Liban, et c'est sans doute au sein du 14 Mars que ce choc a produit le plus d'ondes. Nabih Berry n'a pas tardé en effet à faire l'éloge de cette prise de position qu'il n'est pas loin de considérer comme historique. Mais il n'y a rien de plus calculé que les flatteries de M. Berry.
En fait, c'est dans les rangs du 14 Mars que les restrictions et les nuances se sont multipliées. La réaction la plus représentative, dans ce camp, est venue d'Amine Gemayel. Ce dernier s'est dit tout à fait favorable à la formation d'un gouvernement rassembleur de 24 ministres où le Hezbollah et le 14 Mars seraient représentés à égalité par 8 ministres chacun. Toutefois, le chef des Kataëb a affirmé qu'il n'approuvera pas « n'importe quel gouvernement ».
Qu'est-ce à dire ? En gros, que les Kataëb n'approuveront pas un gouvernement dont la déclaration ministérielle contiendrait une référence explicite à la fameuse formule armée-peuple-résistance dont le Hezbollah tire sa légitimité, et non à la déclaration de Baabda qui fait de la neutralité du Liban à l'égard des axes régionaux un principe intangible, disqualifiant ipso facto l'engagement militaire du Hezbollah aux côtés de l'armée régulière syrienne.
Il s'agit là d'un minimum, assurent les milieux radicaux du 14 Mars, qui ont finalement renoncé à exiger, avant la formation de tout gouvernement, un calendrier de retrait du Hezbollah de Syrie.
Feuille de route
Selon une source bien informée au sein du 14 Mars, le président Gemayel avance, certes, une feuille de route en trois points pour répondre aux trois échéances constitutionnelles qui attendent le Liban : la présidentielle, la formation d'un nouveau gouvernement après l'élection d'un nouveau président et l'organisation d'élections législatives à l'automne 2014. M. Gemayel va même jusqu'à dire que ce gouvernement doit être transitoire, puisque sa durée de vie est de quatre mois et qu'après l'entrée en fonctions d'un nouveau chef de l'État, soit après le 25 mai 2014, un nouveau gouvernement devra être formé.
Toutefois, M. Gemayel doit tenir compte du fait que le Hezbollah n'est qu'une carte aux mains de l'Iran et qu'il pourrait trahir sa parole si la raison d'État (iranienne) l'exigeait. Le gouvernement doit donc être formé pour durer, au cas où l'élection présidentielle n'aurait pas lieu, quitte à partir quand son rôle transitoire sera rempli, dans le cas où les choses suivraient un cours normal.
M. Gemayel et tous ceux qui réfléchissent comme lui peuvent au moins se prévaloir des assurances reçues de la part de la communauté internationale, et dont la dernière en date est celle qu'Emmanuel Bonne a donnée samedi au patriarche maronite en personne. Sachant qu'auparavant, ces mêmes assurances étaient parvenues à Saad Hariri de différents côtés (de l'ambassadeur US David Hale, de Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, de Tom Fletcher) et que ces assurances sont assorties de l'aide de 3 milliards de dollars consentie par l'Arabie saoudite à l'armée libanaise, à charge pour les armes d'être livrées par la France... une offre que Paris ne peut pas dédaigner...
En tout état de cause, ces pressions en faveur d'un gouvernement de coalition vont dans le sens de la solution que la communauté internationale préconise pour la Syrie, où toute victoire d'un camp sur l'autre semble exclue. Le Liban doit donc en tirer le meilleur parti, sachant que nul État ne saurait défendre mieux que lui ses intérêts. À défaut d'un gouvernement « fabriqué au Liban », comme les Libanais sincères se l'étaient promis avec le déclin de l'influence syrienne, les responsables devraient rechercher au moins un gouvernement « assemblé au Liban » avec des éléments « importés » de divers pays ...
Combat sournois
Ce qui plaide aussi en faveur d'une solution réaliste, c'est la dégradation de l'état de la sécurité dans le pays et le sournois combat que se livrent les extrémismes sunnite et chiite, l'un alimentant l'autre, et dont la règle semble être de sanctionner collectivement l'autre communauté toutes les fois qu'un attentat endeuille l'une d'entre elles. C'est ainsi que s'explique peut-être la réaction en chaîne qui a compris, la semaine dernière, l'attentat à Hermel puis le bombardement criminel de Ersal et enfin le baroud stérile à Tripoli. Et dont seuls des innocents paient le prix, dans un scénario qui rappelle les débuts de la guerre de 1975, quand les otages étaient enlevés et exécutés sur la seule mention de leur confession sur la carte d'identité. Combien de temps ce jeu pervers se poursuivra-t-il ? Nul ne le sait. C'est peut-être pour l'enrayer que le président Sleiman souhaite former un gouvernement, et c'est contre un engrenage fatal et, on peut le craindre, inexorable que le chef de l'Église maronite a mis en garde hier. Un engrenage que le rapt d'un séminariste étudiant à Kaslik qui se rendait à Deir el-Ahmar est venu confirmer dans toute sa laideur.
Quand paraîtra le nouveau-né ? Normalement, dans les prochains jours, puisque cela fait plus de neuf mois que le pays est sans gouvernement ! Dans les corridors du palais Bustros, certains se hâtent à l'annoncer pour... demain. D'autres pour le cours de cette semaine, sachant que les échéances capitales se succèdent : ouverture de la conférence de Genève mercredi, reprise des séances du TSL aujourd'hui.
Compte tenu du mutisme qu'observe Tammam Salam, sollicité en bonne et due forme hier comme chef du futur gouvernement pour le dépotoir de Naamé, il est possible que ce soit le chef de l'État qui en fasse état en recevant aujourd'hui et demain à Baabda les vœux du corps diplomatique et du corps consulaire.
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Heureux seront les libanais si dans les prochaines heures ils auront un gouvernement et 8 et 14 mars devront oublier leurs rancoeurs pour sauver le pays d 'un effritement total .
12 h 13, le 20 janvier 2014