Économie

Le Liban face aux opportunités... manquées

Karim DAHER | OLJ
14/11/2013

Transformer les opportunités en occasions perdues est, hélas, devenu une particularité bien libanaise. Pourtant, les occasions de se repositionner sur l’échiquier économique régional n’ont pas manqué, à commencer par l’alignement fiscal de Chypre à l’UE, suite à son adhésion en 2004, puis les récents déboires bancaires de l’île, en passant par la crise financière mondiale de 2008 pour aboutir au bâillonnement récent des places bancaires suisse et luxembourgeoise par l’effet de la Fatca américaine et bientôt européenne. N’oublions pas la désaffection et la perte de crédibilité des paradis fiscaux sous les coups de boutoir du GAFI, de l’OCDE et des institutions fiscales de nombreux pays influents.
Le Liban a malheureusement raté toutes ces occasions, et continue de le faire. Les raisons sont imputables à l’état de léthargie profonde dans lequel les institutions se trouvent plongées depuis de nombreuses années, qui a empêché la mise en œuvre de réformes structurelles élargies et de mesures concrètes permettant de contrer la corruption endémique, de simplifier les procédures administratives et de garantir une sécurité judiciaire par le biais de tribunaux qualifiés et intransigeants.


À ces facteurs sont récemment venus s’ajouter les retombées de la crise syrienne, qui a entraîné une forte récession et un afflux massif de réfugiés, dont le nombre officieux avoisine aujourd’hui 1,5 million – le quart de la population libanaise. De plus, et sur la base des chiffres avancés par les organismes internationaux, une croissance de 4,5 %, prévue pour les années 2013 et 2014 devrait malheureusement être ramenée à 1,5 % en raison d’une régression estimée à 2,9 % due à l’effet direct de la crise syrienne et des pertes économiques, globalement estimées à près de 7,5 milliards de dollars.


Dans les détails, cela s’est aussi traduit par une augmentation des dépenses publiques directes de l’ordre de 1,1 milliard de dollars pour 2013, un besoin d’investissement supplémentaire nécessaire s’élevant à quelque 2,5 milliards de dollars pour revenir à la situation d’avant-crise, l’apparition de 170 000 défavorisés et 220 000 à 324 000 nouveaux chômeurs libanais d’ici à fin 2014. Ce qui mènera indubitablement, si rien n’est mis en œuvre rapidement, à l’augmentation certaine des inégalités sociales, et à une exacerbation des rancœurs, du rejet et du sectarisme qui mettront à mal la cohésion sociale déjà assez fragilisée.


Face à cet imbroglio, que faire ? Faut-il se contenter de prendre note, de geindre et de reporter, comme à notre habitude, actions et solutions ?


Certes, des initiatives louables ont été entreprises afin de sensibiliser l’opinion publique mondiale aux tragédies en cours et aux risques encourus. Des plans d’aide et de prêts subventionnés ont été proposés avec le concours des organismes internationaux. Ils tablent principalement sur la création d’un fonds spécial qui permettrait de subvenir aux besoins pressants, de financer les infrastructures et structures afin qu’elles puissent soutenir le nombre croissant de réfugiés, et enfin d’initier les réformes nécessaires. Or un tel plan, outre le fait qu’il s’inscrit dans la durée et nécessite un certain nombre de mesures et actions préalables difficiles à réaliser en l’état actuel des choses, présente comme autres inconvénients ceux de consacrer une présence à long terme des refugiés, d’augmenter les engagements financiers (dettes) du Liban, déjà assez consistants, et de faire de ce dernier un pays incapable de régler seul ses problèmes.
Mais a-t-on pensé un seul instant que cette situation, aussi alarmante qu’elle puisse paraître, porte néanmoins en elle les germes de ses propres remèdes et les espoirs d’une nouvelle relance par le biais d’opportunités insoupçonnées ? A-t-on seulement essayé de recourir aux moyens existants, ou fait appel à ceux qui sont les plus affectés par la tragédie syrienne – à savoir la communauté syrienne des affaires et son pendant libanais – pour les mettre à contribution et aider, par leurs capitaux et leur savoir-faire, à la mise en place de projets d’investissements capables de remédier à nombre de problèmes ?


En effet, pourquoi ne pas utiliser les dispositions d’exemption en vigueur pour encourager ces derniers à investir dans les secteurs d’activité dans lesquels ils opéraient déjà en Syrie avant la crise, et qui diffèrent de ceux entrepris sur la scène locale industrielle (textile, pharmaceutique, emballage, etc.) ou agricole ?


Ils pourraient ainsi établir leurs usines dans les régions défavorisées que l’État libanais désire développer et y engager la main-d’œuvre réfugiée qualifiée, à moindre coût, tout en bénéficiant des exemptions fiscales et incitations édictées par la loi de l’impôt sur le revenu et la loi pour la promotion des investissements au Liban.
Les retombées positives d’une telle démarche sont nombreuses et pour ne citer que certaines, il en résulterait notamment : un recensement officieux des réfugiés et leur regroupement par zones géographiques où il serait plus facile de les contrôler et par suite de les rapatrier tout en leur permettant d’avoir une existence décente ; un développement équilibré des régions qui préparerait à la décentralisation administrative ; une réorganisation du marché de l’emploi qui limiterait la concurrence illégale ; une augmentation de la valeur ajoutée par le biais des productions industrielles et agricoles nouvelles et qui, rajoutées aux consommations et autres dépenses générées par les nouveaux entrants, augmenterait la croissance et permettrait un développement durable ; l’augmentation des recettes du Trésor public grâce à une série de taxations indirectes touchant les nouveaux investissements ; l’initiation du Liban à de nouvelles activités et la diversification de son économie ; le renforcement des liens entre les deux peuples et bien d’autres avantages encore.


Ce cas de figure ne serait pas inédit car, déjà au début des années cinquante, après la Nakba de 48 et les nationalisations en Égypte et en Syrie, le Liban avait adopté des mesures incitatives pour attirer les capitaux sortants et les forces vives, offrant par là même à l’économie libanaise son âge d’or. Mais il est vrai qu’à l’époque, on ne trouvait pas de politiciens, seulement quelques hommes d’État responsables qui faisaient de la politique... Heureux qui disait que « la vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, mais c’est plutôt d’apprendre à danser sous la pluie ».

 

Commentaire

« Le secteur privé libanais plie... mais ne cède pas ! »

 

 

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