Les propos particulièrement belliqueux et haineux que M. Raad a tenus ainsi la semaine dernière à l’adresse de la coalition du 14 Mars portent à réflexion, à plus d’un titre. Seraient-ils la manifestation publique des appréhensions du Hezbollah suscitées par l’amorce du dégel dans les rapports entre le nouveau président iranien Hassan Rohani et les puissances occidentales, États-Unis en tête ? Le parti chiite craint-il que cette détente, fût-elle à ses premiers balbutiements, se fasse au détriment du diktat politico-militaro-milicien qu’il s’emploie à imposer à l’ensemble des factions politiques et des composantes de la société libanaise ?
La question pourrait être soulevée aujourd’hui à la faveur du vent d’optimisme qui a soufflé sur le dernier round des pourparlers de Genève. Au cas où – ce qui demeure encore largement hypothétique – un accord sérieux se dégage réellement entre Téhéran et les puissances occidentales au sujet du dossier nucléaire, le pouvoir
iranien serait-il amené à accepter, en échange d’une levée graduelle des sanctions économiques, que la dimension militaro-milicienne du Hezbollah soit sensiblement réduite à sa plus simple expression, au profit d’un rôle exclusivement politique, ou presque, de son poulain au Liban ?
On verrait mal, de fait, Washington et l’Union européenne desserrer l’étau qu’ils imposent depuis de nombreuses années à la République islamique (et qui s’est avéré économiquement efficace) alors que la principale pièce maîtresse du régime des mollahs dans la région et à l’échelle internationale – la prétendue « structure militaire » du Hezbollah (désignée ainsi hypocritement) – est toujours inscrite sur la liste américaine et européenne des organisations terroristes.
On verrait mal les pays occidentaux (encore que ...) accepter de lever les sanctions alors que ce même Hezbollah continue d’exécuter les desseins hégémoniques de Téhéran au Moyen-Orient (et ailleurs) par le biais d’une participation directe à la guerre syrienne et d’une implantation de cellules dormantes un peu partout dans le monde en vue de l’organisation, le cas échéant, d’attentats terroristes antioccidentaux, dont les derniers en date ont eu pour théâtre deux pays de l’UE, la Bulgarie et Chypre.
Si le postulat d’une nécessaire « démilitarisation » du Hezbollah se confirme réellement, il ne fait pas de doute que le Hezbollah, privé de son bras milicien et de sa capacité de nuisance paraétatique, perdrait alors son instrument de chantage qui lui permet de bloquer toute vie politique (et économique) normale dans le pays et d’orienter manu militari le cours des événements au gré de son projet politique et de la raison d’État iranienne.
Mais les derniers propos belliqueux de Mohammad Raad pourraient aussi s’expliquer par une autre hypothèse qui reste difficile à confirmer (la transparence n’étant pas le propre du parti chiite et de son parrain régional) mais qui ne devrait pas être totalement écartée. L’escalade verbale du député hezbollahi serait-elle le reflet d’un certain courant en Iran qui serait hostile à tout accord et rapprochement avec l’Occident ? Certes, la décision finale au niveau de tous les dossiers à caractère stratégique, dont notamment le nucléaire, revient en dernier recours au guide suprême de la révolution iranienne (le waliy el-faqih), l’ayatollah Khamenei. Force est de relever à ce sujet que ce dernier a exprimé son pessimisme quant à l’issue des tractations de Genève, reflétant ainsi, peut-être, un manque d’enthousiasme sur ce plan. Sans compter que le contact établi à New York par le président Rohani avec le chef de la Maison-Blanche, Barak Obama, avait été vertement critiqué par certains dirigeants des pasdaran. Ces critiques, convient-il de reconnaître, n’avaient pas eu toutefois de suites, indice sans doute d’un feu vert (même timide) du guide suprême à la politique d’ouverture initiée par le président Rohani. Celui-ci, d’ailleurs, n’aurait-il pas été élu, selon une certaine lecture, avec l’assentiment du waliy el-faqih dans le but, précisément, d’amorcer une ouverture en direction des États-Unis et de l’UE, l’objectif étant d’obtenir la levée des sanctions qui étouffent dangereusement l’économie iranienne ?
À l’évidence, de nombreuses zones d’ombre persistent quant aux véritables intentions du régime des mollahs iraniens et quant à l’existence ou non (et dans quelle mesure) d’un quelconque courant à Téhéran qui jouerait un rôle inhibiteur au niveau d’un éventuel rapprochement avec l’Occident, ou tout au moins d’un accord sur le dossier nucléaire. Mais quel que soit le cas de figure qui se pose sur ce plan, le Hezbollah ne peut pas écarter totalement l’hypothèse qu’il fasse les frais, tôt ou tard, d’une possible détente irano-occidentale. D’où peut-être sa volonté de prendre les devants et d’accroître sa posture agressive afin de tenter de limiter les dégâts en se basant sur l’axiome suivant lequel la meilleure défense c’est l’attaque.
Il est évidemment prématuré au stade actuel de déterminer dans quel sens le vent tourne véritablement à Téhéran. Il reste qu’il est peut-être temps que le Hezbollah prenne conscience d’une réalité indéniable qui s’est imposée au fil des ans depuis l’émergence de la crise libanaise à la fin des années 60 du siècle dernier : aucune faction, qu’elle soit locale, régionale ou internationale, n’a réussi à imposer son diktat sur le pays du Cèdre. L’OLP a tenté dès 1969 de contrôler le pays ; elle a fini par être déboulonnée en l’espace de quelques semaines. La composante chrétienne du pouvoir a estimé pendant de longues années qu’elle pouvait gouverner en solo, mais elle a été contrainte en définitive à céder du terrain au niveau du partage du pouvoir. Le Mouvement national sous la houlette de Kamal Joumblatt a tenté, au tout début de la guerre libanaise, d’imposer aux Libanais son projet politique, mais il a rapidement déchanté. Le tuteur syrien a cru, quant à lui, qu’il avait réussi enfin à réaliser un ancien rêve, à imposer un Anschluss au Liban, mais il a été amené à mettre fin à son occupation au pas de charge. Idem pour Israël dont les tentatives de maintenir une présence dans une bande frontalière à sa frontière nord ont abouti à une impasse. Au début des années 80, la Force multinationale occidentale n’a pu, elle aussi, préserver sa présence. Et même la tentative du sunnisme politique, au début des années 90, de mener, seul, le jeu économique dans le pays s’est heurtée en définitive aux réalités libanaises. Dans chacun de ces cas, c’est une modification, brusque et inattendue, de la donne régionale qui a amené chacun de ces acteurs précités à réaliser qu’il ne pouvait pas maîtriser, seul, la carte libanaise.
Aujourd’hui, c’est le Hezbollah qui se croit, à son tour, tout permis, et qui estime qu’il peut agir, comme les autres parties l’ont fait avant lui, comme si le pays du Cèdre est sa propriété privée. Mais un jour ou l’autre, ce jeu se retournera contre lui. Et s’il désire limiter les pertes à cet égard, s’il souhaite garantir son avenir politique, c’est en construisant un partenariat véritable avec les autres composantes nationales sur des bases réellement équilibrées (loin du chantage des armes) qu’il pourrait atteindre un tel objectif, et non pas en optant pour un ancrage aveugle à une puissance régionale... Un ancrage qui reste d’ailleurs tributaire d’une possible redistribution des cartes à l’échelle régionale ou d’une éventuelle implosion interne, comme ce fut le cas en Syrie. En clair, c’est en misant sur sa dimension libanaise exclusive, et non pas perse, que le Hezbollah pourrait garantir son avenir. Et dans l’immédiat, concrètement, une telle libanisation passe, comme premier pas, par un retrait du bourbier syrien dans lequel le parti chiite a commis l’erreur historique de s’embourber.


En effet quand le Hezbollah cessera de croire que le pays du Cèdre est sa propriété privée, le Liban pourra revivre normalement entre toutes ses confessions. Antoine Sabbagha
16 h 06, le 12 novembre 2013