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Déplacés

Mona et les siens, de Charybde en Scylla, de Yarmouk à Chatila

Depuis le début des combats en Syrie, des dizaines de milliers de réfugiés palestiniens originaires de Yarmouk, le plus grand camp de réfugiés situé dans la banlieue sud de Damas, ont gagné le Liban. La plupart d’entre eux ont échoué dans le camp de Chatila à Beyrouth. Parmi eux, la famille de Mona*.

Mona, réfugiée d'origine palestinienne, partie de Syrie et désormais installée dans le camp de réfugiés palestiniens de Chatila, à Beyrouth.

« En Syrie, le camp de Chatila était réputé pour être très sale. Mais on ne pensait pas qu’il le serait à ce point-là », glisse Mona, arborant sous son voile noir le regard triste d’une mère de famille qui a vu la vie de ses proches aller à vau-l’eau. À ses côtés, sa cadette de 17 ans, Salwa*, enfonce le clou : « Chatila, c’est pire que le quartier le plus pauvre de Damas. »


Coincé au fond d’une impasse dans le camp de réfugiés palestiniens, l’appartement de la famille de Mona ne profite jamais de la lumière du jour. Assise à même le sol, Mona, âgée d’une quarantaine d’années, paraît gênée de recevoir dans une demeure aussi spartiate. La pièce principale de cet appartement qui en compte trois ne comporte, en guise de mobilier, qu’un matelas défraîchi et un vieux frigo. Depuis huit mois, Mona, son mari et ses cinq enfants s’entassent dans ce réduit d’une trentaine de mètres carrés, qu’ils louent à l’Unrwa pour 200 dollars par mois.
Bien qu’ils y soient à l’étroit, ces réfugiés palestiniens quittent rarement l’espace délimité par ces quatre murs. Depuis leur arrivée à Chatila, en janvier dernier, ils ne se sont même jamais aventurés à l’extérieur du camp. « Je vais de l’appartement au souk, c’est tout. Pour se promener, il faut de l’argent et nous n’en avons pas », confie Mona, déjà endettée jusqu’au cou auprès de ses nouveaux voisins et des commerçants de Chatila. « Il faut bien manger », lâche-t-elle les yeux remplis d’inquiétude, avant d’ajouter : « Et puis mon cœur est éteint depuis notre départ de Yarmouk, je n’ai plus envie de sortir. »


Quand Mona évoque le plus grand camp de réfugiés palestiniens de Syrie, son regard s’illumine enfin. « Là-bas, on habitait dans une maison de 170 mètres carrés. J’étais employée de banque et mon mari vendeur de bonbonnes de gaz. Nos enfants aussi travaillaient », raconte-t-elle. Yarmouk, où la famille de Mona réside depuis trois générations, n’est plus un camp de réfugiés, renchérit-elle, « avec le temps, c’est devenu un quartier comme un autre de Damas. Il y a de grandes avenues et plein de boutiques. Yarmouk, c’est plus moderne que Hamra ! »

 


« Chez nous, c’est la Syrie, pas la Palestine »
Yarmouk n’est pas un camp et Mona, s’estimant si bien intégrée à la société syrienne, ne s’y sentait pas comme une réfugiée palestinienne. « Nous sommes devenus des réfugiés le jour où nous avons quitté Yarmouk », lâche-t-elle. « On se sent plus syriens que palestiniens. Chez nous c’est la Syrie, pas la Palestine », renchérit sa cadette. Coiffeuse de métier, l’adolescente qui arbore une impressionnante crinière noire refuse de chercher un emploi à Chatila car cela reviendrait, pour elle, à tirer un trait définitif sur Yarmouk. Et ça, « il n’en est pas question ». Mona, elle, ne se berce plus d’illusion. « On aimerait tous retourner vivre à Yarmouk, mais j’ai du mal à imaginer que ce soit un jour possible », souffle-t-elle.


Sa famille a été parmi les dernières à quitter Yarmouk. Relativement épargné au début du conflit entre pro et anti-Assad, le camp palestinien est devenu un terrain d’affrontements entre milices rebelles et progouvernementales depuis décembre 2012. C’est à cette période que le mari de Mona, soupçonné d’avoir rejoint les rebelles de l’Armée syrienne libre, est arrêté par les sbires du régime. « Je n’ai jamais trahi Bachar el-Assad. On m’a accusée à tort parce que l’un de mes neveux s’est compromis avec les rebelles », se défend ce militant du parti Baas qui n’a plus qu’un filet de voix. En prison, il a enduré les pires sévices : battu, brûlé, les cordes vocales broyées.


Serait-il sorti vivant de sa cellule sans la persévérance de son épouse ? Décidée à arracher la libération de son homme, Mona a campé trois jours dans le froid devant la prison avant d’obtenir gain de cause « grâce à un piston ». « Quand je suis entrée dans sa cellule, je l’ai vu pendu par un crochet planté dans son poignet. Je l’ai moi-même décroché et l’ai ramené, avec l’aide d’un ami, à la maison », raconte-t-elle, en allumant une cigarette.


Un jour qu’elle n’oubliera pas, comme celui où elle s’est résignée à quitter sa maison. « C’était le 2 janvier 2013. Je venais de voir mes voisins mourir, leur maison complètement rasée par un obus », confie Mona, qui décide de fuir sur-le-champ, sans le sou et sans bagage, mais avec ses cinq enfants et son époux toujours très faible.
Avec les 10 000 livres syriennes empruntées à un cousin, Mona et sa famille montent dans un taxi et franchissent sans encombre la frontière syro-libanaise. Après quelques jours passés chez une nièce à Chatila, Mona et sa famille reçoivent l’aide du Fateh qui leur trouve l’appartement dans lequel ils résident aujourd’hui et s’acquitte du paiement des trois premiers mois de loyer.

 

 

Dans le camp de Chatila.

 


Joindre les deux bouts
Dépendante de l’aide humanitaire, la famille de Mona joint difficilement les deux bouts. Inscrite dans les registres du bureau local de l’Unrwa, elle perçoit tous les trois mois 300 000 livres libanaises (200 dollars) et 50 000 livres (33 dollars) par enfant. Une fois le loyer payé, il ne reste plus grand-chose. Bien que convalescent, son époux s’est remis au travail. Depuis quelques semaines, il donne un coup de main, contre une maigre rémunération, sur le chantier de la maison d’un voisin.
Pour économiser quelques sous, Mona est retournée trois fois seule en Syrie, notamment pour y acheter les médicaments de son mari, « beaucoup moins chers qu’à Beyrouth ». Elle n’a toutefois pas pu retourner à Yarmouk, toujours sous blocus.


Depuis le début de l’année, les forces de sécurité syriennes ne laissent plus personne entrer ou sortir du camp. « Il est de plus en plus difficile de voyager entre le Liban et la Syrie avec un visa de réfugié. La dernière fois, je suis restée bloquée trois jours du côté syrien. J’ai insisté, je n’ai pas lâché et les douaniers libanais ont fini par m’autoriser à rentrer », raconte-t-elle en frappant du poing le sol.

 


« Rien de mauvais chez les Assad... »
Mona affirme ne tenir personne pour responsable de son malheur et de la tragédie du peuple syrien. Surtout pas le clan Assad. « Je n’ai rien vu de mauvais chez les Assad. Ce sont des gens bien », soutient-elle, soulignant avoir eu l’honneur d’enlacer Asma el-Assad, le jour où la Première dame s’est rendue en visite à Yarmouk.
Mona est aussi persuadée de l’innocence de Bachar el-Assad dans l’attaque aux armes chimiques du 21 août dernier dans la banlieue de Damas. Une attaque dont une bonne partie de la communauté internationale accuse le président syrien.
« Ces armes chimiques ont sûrement été cachées par les rebelles. En bombardant le quartier, l’armée de Bachar les a peut-être faites exploser par accident », estime-t-elle.
Le mari de Mona se contente de dire qu’il est « neutre ». S’il assure que Bachar el-Assad « est très bon envers les réfugiés palestiniens », il dit aussi, un sourire crispé aux lèvres, que « la situation en Syrie est aujourd’hui très confuse, personne ne comprend rien à ce qui se passe. Il y a un chaînon manquant ».
Et un avenir en point d’interrogation. Alors dans la famille de Mona on ne parle pas de l’avenir. « On ne sait même pas de quoi les prochaines heures seront faites, alors... », glisse Mona.

*Les noms ont été changés à la demande des personnes interviewées.



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