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À La Une - Liban

L’odyssée de Omar, réfugié syrien au service de ses compagnons d’infortune

Après l’Arabie saoudite et Dubaï, Omar Ibrahim, artiste syrien en exil, a posé ses bagages à Beyrouth il y a un an.

Après sa journée de travail pour l’ONG Première Urgence, Omar Ibrahim passe ses soirées à peindre et à dessiner dans l’atelier qu’il a aménagé dans son appartement à Beyrouth. Photo Omar Ibrahim

Dans l’étroite cuisine de son appartement niché au dernier étage d’un vieil immeuble d’un quartier populaire de Beyrouth, Omar Ibrahim prépare de la zhourat, une tisane à base d’un mélange de plantes. « Là d’où je viens, tout le monde en boit pour ses vertus thérapeutiques », glisse-t-il. Omar vient d’as-Suwayada, une petite ville perchée sur les hauteurs du plateau du Golan, au sud de la Syrie. « As-Suwayada est entourée de verdure. Elle est très belle avec ses vestiges datant de la période romaine, byzantine etc. ». Il s’interrompt, pris par la nostalgie et l’émotion. « Si je continue à en parler, je vais me mettre à pleurer », finit par lâcher ce colosse au crâne chauve.
Comme plus de 700 000 Syriens, selon les derniers chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Omar Ibrahim a fui l’horreur des combats qui ravagent son pays depuis mars 2011 pour s’installer au pays du Cèdre. Mais le Liban n’est pas la première terre d’accueil de cet artiste peintre de 35 ans.

Deux mois sans rien vendre
Son périple commence en janvier 2012. Poussé par les bombardements qui se rapprochent toujours plus près de Damas où il réside, et par la disette de travail, Omar se laisse séduire par une offre de graphiste dans une agence publicitaire saoudienne, établie à al-Khobar, à quelque 400 km à l’est de Riyad. « C’est une amie syrienne qui m’a mis sur le coup. Je n’avais pas d’autre choix que d’accepter, je n’avais pas vendu de tableau depuis deux mois. Deux mois sans rien vendre, c’est un désastre pour un peintre », explique ce père de famille, qui ajoute : « Et Damas aussi allait être prise dans l’engrenage de la violence, ce n’était qu’une question de temps. »


Laissant derrière lui sa femme et son fils, « né quatorze jours avant le début du conflit », il s’envole pour l’Arabie saoudite avec l’espoir qu’ils le rejoindront rapidement. Sur place, Omar déchante vite face à une administration qui accorde des visas au compte-gouttes. « J’ai compris au bout de deux mois que je n’obtiendrai pas de visa pour mon épouse et mon enfant. Alors j’ai décidé de rentrer en Syrie », raconte-t-il, bien content toutefois d’avoir quitté un État « où l’art est considéré comme haram ». « Le salaire était très bon, mais je n’étais pas épanoui en tant que peintre. À cause des tabous religieux de la société saoudienne, les artistes locaux ont développé un style particulier, très abstrait. Ce n’est pas le mien. En plus, il m’arrive de dessiner des femmes nues, des positions sexuelles, voire des messages politiques. Il m’était donc impossible d’exposer mes peintures en Arabie saoudite », regrette-t-il.


À peine rentré à Damas, le peintre se met en quête d’un nouveau refuge pour lui et sa petite famille. Sur les conseils d’une parente, Omar prend la direction de Dubaï, deux mois tout juste après son retour en Syrie. Un choix de raison, plus que de cœur. « Sans la révolution, jamais je n’aurai pensé quitter mon pays pour le Golfe. Je n’aime pas cette région. Tout y est artificiel, les villes n’ont pas d’âme, pas d’identité, et surtout elles n’ont pas le cachet des cités millénaires de Syrie », soupire-t-il. À Dubaï, Omar travaille pendant la journée pour une agence de design, le soir, il peint. Mais il se retrouve une nouvelle fois séparé de ses proches. « En quatre mois, j’ai déposé huit demandes de visa pour eux. Pas une n’a abouti », dit-il en baissant la tête. Après avoir essuyé autant de refus, Omar n’est plus tendre avec les autorités des pays arabes. « Sur la scène internationale, les pays arabes affirment être aux côtés du peuple syrien mais sur le terrain, ils n’assument pas et font tout pour ne pas être sous la pression de la situation du peuple syrien », affirme-t-il.


Au bout de quatre mois, Omar revient dans son pays, qui s’enfonce sérieusement dans la crise. « À mon retour, le coût de la vie avait explosé. En quelques mois, le prix de la boîte d’œufs était passé de 75 livres syriennes à 500 ! Pareil pour les loyers, ils ont augmenté de 7 000 à 40 000 livres syriennes. Insensé ! » lance-t-il. Ses économies s’épuisent rapidement et ne suffisent bientôt plus à subvenir aux besoins de sa femme, de son fils ainsi quà ceux de ses parents et sœurs, restés à as-Suwayada. « Mes deux sœurs travaillent mais ça ne suffit pas. Je suis l’aîné donc je suis aussi responsable d’eux », souligne-t-il.

 

 

"Je dessine aussi souvent des arbres pour représenter la stabilité, le foyer", confie Omar. Photo : Omar Ibrahim.

 


Où fuir ?
La situation devient très vite intenable et Omar comprend qu’il doit reprendre la route. Mais où fuir cette fois? « Il me fallait partir dans un pays voisin pour me permettre de voir régulièrement ma famille et où l’on parle arabe pour trouver plus facilement du travail », explique le jeune Syrien. C’est ainsi qu’il échoue, l’été dernier, à Beyrouth. Une ville qui l’a fait fantasmer adolescent. « Pour moi, Beyrouth est comme une femme à séduire. J’aurais aimé m’y rendre dans d’autres circonstances », confie Omar. Car, dans la réalité, la capitale libanaise est loin d’être un eldorado pour le peintre. Étant donné l’afflux massif d’artistes syriens à Beyrouth, il lui faut jouer des coudes pour se faire une place sur un marché de l’art saturé. « Nous sommes trop nombreux et il n’y a malheureusement pas assez d’espaces pour nous exposer tous », explique Omar, qui a eu toutefois la chance d’être repéré par 392 Rmeil 393, la nouvelle galerie située dans le quartier de Gemmayzé et soutenue par Alfred Sursock.


Avec la guerre, Omar a changé de style. « J’essaye de faire vivre la Syrie et les souvenirs que j’en ai dans mes toiles. J’utilise beaucoup plus le bleu, la couleur de l’espoir, parce que j’en ai besoin. Je peins aussi le sang en bleu parce que j’ai espoir que de tout le sang versé en Syrie naîtra quelque chose de positif pour mon pays. Je dessine aussi souvent des arbres pour représenter la stabilité, le foyer », confie ce déraciné. Ces bouleversements, il en parle dans deux revues artistiques, Damascus Bureau et Almodon, pour lesquelles il contribue depuis son arrivée à Beyrouth. Ni prorégime, ni prorebelles, Omar se dit « perdu » dans cette situation « complexe » rendue encore plus compliquée par l’implication des pays étrangers. Aujourd’hui, il n’aspire qu’à une seule chose : l’union des communautés qui composent la population syrienne.


Si Omar se revendique comme « réfugié », il ne veut toutefois pas en endosser le statut. « Je ne me suis pas enregistré auprès du HCR car je considère que d’autres sont plus dans le besoin », dit-il. Témoin des misérables conditions de vie de ses congénères, Omar a cherché à s’impliquer davantage à leurs côtés. En passant par le site Internet Daleel-madani, il a fini par trouver un emploi à Première Urgence, une ONG française qui gère un programme de sécurité alimentaire en collaboration avec le HCR. Depuis quelques mois, Omar sillonne Beyrouth pour négocier avec les propriétaires de supérettes afin que ces derniers acceptent les bons que Première Urgence distribue aux réfugiés syriens du Liban. « Avec ces bons, ils peuvent faire des achats à prix cassés », précise Omar.

Imaginer le pire
Épanoui dans son travail, avec sa peinture et ses amis, Omar n’est pas pour autant serein. Imaginant le pire pour les siens restés de l’autre côté de la frontière, il ferme difficilement l’œil de la nuit. « Je les appelle à toute heure du jour et de la nuit juste pour entendre leur voix, me rassurer, savoir qu’ils sont bien en vie. Ils occupent toutes mes pensées. Je sais que ce n’est pas évident pour mon épouse, une femme seule avec un enfant à charge à Damas » , s’inquiète-t-il. Mais le coût de la vie est trop élevé à Beyrouth pour que Omar envisage de faire venir sa famille ici. À défaut de vivre avec sa famille, il se rend régulièrement à Damas. Mais au fur et à mesure que les deux côtés de la frontière s’embrasent, la route de Damas est de moins en moins sûre. « Au début, j’allais une fois par mois en taxi à Damas. Mais cela fait plus d’un mois que je n’y suis pas allé parce que la situation aux frontières est tendue. Les autorités libanaises font tout pour contenir l’arrivée de nouveaux réfugiés syriens. J’ai peur de me retrouver bloqué en Syrie », raconte Omar.


À Beyrouth, l’artiste en exil ne s’estime pas non plus en sécurité. Après les attentats meurtriers à la voiture piégée dans la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, le 15 août, et à Tripoli, ville majoritairement sunnite, la semaine suivante, Omar constate avec tristesse le débordement du conflit communautaire syrien au Liban. « J’ai presque l’impression d’avoir quitté un pays en guerre pour un autre pays en guerre », résume-t-il. Dans ces circonstances, Beyrouth pourrait s’avérer n’être qu’une énième étape dans la longue odyssée de Omar, à qui il tarde tant de retrouver, un jour, son pays en paix.

 

 

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