La démarche entreprise par le président de la République, Michel Sleiman, à son arrivée à sa résidence estivale de Beiteddine s’inscrit dans la foulée de ses dernières prises de position, notamment depuis son discours du 1er août à Fayadiyé. Le chef de l’État entend traduire dans les actes la teneur de son discours en usant de ses prérogatives constitutionnelles relatives à la formation d’un nouveau gouvernement – l’une des dernières prérogatives qui restent au président depuis la révision constitutionnelle de Taëf, qui a considérablement affaibli le rôle du chef de l’État. Le président Sleiman souligne dans ce cadre son attachement à sa prérogative de former le gouvernement en concertation avec le Premier ministre désigné et loin de toute pression politique, avec comme principale considération l’intérêt national supérieur et les soucis des citoyens.
Le président de la République et le gouvernement représentent en effet la garantie de régulation de l’action institutionnelle, notamment au sein du Conseil des ministres. Aucune partie n’a donc besoin de se réserver des garanties particulières, que ce soit à travers le tiers de blocage, la parité ou n’importe quelle autre formule. À Beiteddine, le président Sleiman a ainsi affirmé devant ses hôtes son attachement à cette prérogative dans la formation du cabinet, soulignant qu’il étudiera la formule proposée par le Premier ministre désigné Tammam Salam pour voir dans quelle mesure elle est en conformité avec l’intérêt national.
Selon des sources proches de Mousseitbé, Tammam Salam s’apprêterait à former un cabinet neutre et se rendrait aujourd’hui même à Beiteddine pour s’entretenir avec le chef de l’État et discuter de la formule ministérielle. Cela fait d’ailleurs quelques jours que les rumeurs vont bon train concernant l’annonce imminente d’un cabinet neutre, et les milieux de Mousseitbé ont fait état d’informations selon lesquelles Salam pourrait annoncer une surprise prochainement.
Selon ces sources, les parties politiques ne sont pas parvenues à se mettre d’accord sur une formule de gouvernement. Le Hezbollah et ses alliés continuent de revendiquer avec ardeur une représentation ministérielle qui soit proportionnelle à leur poids parlementaire, c’est-à-dire 13 sièges au sein d’un cabinet de 24 ministres.
Pour le parti chiite, ne pas participer au cabinet tient lieu de casus belli. Le 14 Mars, lui, maintient sa thèse selon laquelle un cabinet d’union nationale ne serait pas une option judicieuse dans le cadre du clivage politique actuel, dans la mesure où cela équivaut à transposer le conflit à la table du Conseil des ministres. Le cabinet serait une fois de plus similaire à une ligne de front, ce qui bloquerait irrémédiablement son action, ce que l’expérience des cabinets d’union nationale de ces dernières années a prouvé à chaque fois. C’est pourquoi le 14 Mars propose un cabinet neutre et invite le 8 Mars à faire avec lui un sacrifice dans l’intérêt du pays, afin que le nouveau gouvernement soit homogène, harmonieux et productif, et puisse enfin se préoccuper des soucis des citoyens et de questions fondamentales comme celles des ressources gazières au large et des dossiers financiers et économiques, loin des tiraillements politiques.
Pour un ancien ministre, le Liban ne devrait pas entreprendre une démarche qui pourrait être interprétée par l’extérieur comme un défi, notamment à la lumière des décisions du CCG, de l’Union européenne et des États-Unis à l’encontre du Hezbollah. Un cabinet de défi ne ramènerait pas la confiance du monde dans le Liban. C’est pourquoi l’option du gouvernement neutre reste la meilleure dans les circonstances actuelles et la seule capable d’atténuer quelque peu l’extrême polarisation qui marque le pays. Tous les conflits seraient alors convoyés vers la table de dialogue national.
Selon les hôtes du chef de l’État à Beiteddine, ce dernier estimerait qu’« aucune partie qui ne prendra pas part au gouvernement ne devrait se sentir prise pour cible ». Pour le président de la République, le cabinet devrait, encore une fois, se focaliser sur les soucis des citoyens, tandis que les politiques devraient se concentrer sur l’élaboration d’une nouvelle loi électorale et préserver le Conseil des ministres de leurs conflits.
Dans cette optique, l’objectif n’est certainement pas d’isoler ou de marginaliser une quelconque partie. Au contraire, le chef de l’État serait attaché à l’idée de couvrir, de légitimer le Hezbollah face à la campagne en provenance de l’extérieur dont il fait l’objet. Cependant, pour cela, le parti chiite doit d’abord retourner dans le cadre national et s’en tenir au triptyque peuple-armée-résistance. Et pour cause : le Liban ne peut pas légitimer la participation à la guerre syrienne. Quant au fameux triptyque en question, il protège le Liban à condition qu’il y ait une partie pour diriger la relation entre les trois pôles, et cette partie ne peut évidemment être que l’État et ses institutions. Pas de place à l’unilatéralisme de la résistance dans les affaires internes ou externes du pays donc. Pour le bien et la protection de la résistance, cette dernière doit respecter l’État, car la chute de celui-ci et des institutions entraînerait inévitablement celle de la résistance.
C’est sur base de ces données qu’un ancien ministre pense savoir que le cabinet neutre ne groupera pas de politiques. La politique sera donc cantonnée à la table de dialogue, qui reprendra rapidement ses travaux pour discuter la proposition du chef de l’État sur la stratégie de défense. C’est alors que la résistance pourra bénéficier d’une couverture légitime, à travers la table de dialogue, laquelle regroupe les différentes parties.
Des sources bien informées font part d’un vaste rejet des accusations de traîtrise qui ont accueilli la proposition de former un cabinet neutre. Le président Sleiman et le Premier ministre Salam proposeront une formule ministérielle qui se présentera devant la Chambre pour tenter d’obtenir la confiance. Cette démarche permettra de décanter un peu la situation et de mettre fin à la duplicité entretenue au niveau de certaines positions. « Assez de mensonges ! » a lancé le chef de l’État à Beiteddine, appelant toutes les parties à faire preuve de sincérité dans leurs comportements vis-à-vis des Libanais. Il n’empêche que les responsables prennent au sérieux les menaces de recours à la rue entretenues par le Hezbollah, mais ils mettent cependant en exergue la nécessité de briser le mur de la peur afin de sortir le Liban de son état catatonique.
Le cabinet neutre orienté sur les soucis des citoyens apparaît donc désormais aux yeux de Tammam Salam comme le moyen de sauver toutes les parties en les rassurant toutes et en n’isolant personne. Réussira-t-il son pari ? Rien n’est sûr. Cependant, le président Sleiman fait pression pour garantir la naissance d’un cabinet qui sortira enfin le pays de sa léthargie à tous les niveaux et qui permettra de paver la voie à des législatives après la présidentielle en mai prochain, sur base d’une nouvelle loi électorale.
Le processus de formation du cabinet est désormais inéluctablement lancé et rien ne semble plus pouvoir l’arrêter.
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