S’offrir de temps à autre une brève mais salutaire bouffée d’oxygène dans une quelconque capitale occidentale permet de se rappeler ce qu’est une vie normale. Un court, mais bénéfique, séjour d’agrément, pour s’arracher à la morosité et à la sinistrose ambiantes, permet de se rappeler, à titre d’exemple, à quel point l’afflux de touristes étrangers contribue à l’essor d’une économie nationale et à la prospérité de la population autochtone. Une succincte évasion sous des cieux plus cléments permet de se rappeler ce qu’apportent pour le bien-être social, à titre simplement d’illustration, un approvisionnement continu en courant électrique, des services publics en tous points performants, des routes bien asphaltées, une réglementation stricte de la mise sur le marché des produits de consommation, des plans d’urbanisme (dans les zones aussi bien urbaines que rurales) conçus dans le souci de l’intérêt commun... En France, dans certaines localités, vous êtes accueillis par une enseigne sur laquelle on peut lire « village fleuri »...
En définitive, et loin des polémiques, des surenchères et des clivages politiques traditionnels, l’un des enjeux de la crise endémique qui ne cesse de déstabiliser le Liban réside précisément dans l’aspiration qu’a une large partie de la population à mener tout bonnement une vie normale et sereine, à bénéficier d’une atmosphère de paix civile, à profiter d’espaces publics agréables et joliment aménagés, à pouvoir se loger, se soigner et éduquer ses enfants ...
Dans l’un de ses nombreux discours prononcés au lendemain de la guerre de juillet 2006, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, s’était permis de classer les Libanais en quatre catégories : il y a, selon lui, les « gentils », ceux qui participent à la « résistance », à la « lutte armée » aux côtés et dans les rangs du Hezbollah ; les « méchants », qui collaborent avec Israël ; les « indifférents », qui ne se soucient guère des développements de l’actualité politique ; et enfin « ceux (qu’il dénonçait sur un ton ironique) dont le seul souci est de se promener le dimanche avec leurs enfants »...
Oui, sayyed Hassan ... Le souci d’un Libanais « normal», du Libanais lambda, est de « se promener le dimanche avec ses enfants »... Indépendamment des slogans et des positionnements politiques, toute la différence est là. Sans vouloir verser dans un manichéisme primaire, le pays est aujourd’hui confronté, tout simplement, voire très naïvement, à deux projets politiques qui reflètent deux projets de société, deux visions profondément antagonistes du présent et de l’avenir : il y a , d’une part, ceux qui veulent vivre une vie normale et agréable, ceux qui veulent pouvoir permettre à leurs enfants de grandir en toute sécurité, de bénéficier d’une éducation scolaire et universitaire de haut niveau, de s’ouvrir sur le monde extérieur et civilisé afin d’élargir leur horizon et d’approfondir leur culture et leurs connaissances, etc.; et il y a ceux qui, comme les dirigeants du Hezbollah, nous offrent comme seule perspective une société guerrière, édifiée sur des conflits sans fin et sans horizons ...
Il ne s’agit là nullement d’une vue de l’esprit. Dans son dernier discours à l’occasion d’un iftar organisé dans la banlieue sud, Hassan Nasrallah n’a-t-il pas clairement souligné vendredi dernier, sans équivoque aucune, que la « résistance » (entendre le Hezbollah) s’est fixé comme ligne de conduite « dès le départ » la réalisation de « trois objectifs » : la libération des territoires libanais occupés ; le retour des prisonniers détenus dans les prisons israéliennes ; et « la défense du Liban face aux agressions et aux dangers israéliens, au côté de l’armée libanaise » ?
Le leader du Hezbollah a précisé que les deux premiers objectifs ont été dans une large mesure atteints. Reste le troisième. Sauf que cette détermination à défendre le Liban contre les « dangers » israéliens constitue un objectif sans fin et sans limites. Car lutter contre les « dangers » israéliens peut signifier – et signifie – pour le Hezbollah conserver son arsenal militaire indéfiniment (ou du moins jusqu’à la disparition de l’État hébreu ...) ; ce troisième objectif peut impliquer – et implique – aux yeux du Hezbollah de s’octroyer le droit, et toujours à titre d’exemple, de participer à la guerre syrienne, de planifier des opérations (préventives ou de représailles) contre Israël en Afrique, en Bulgarie ou à Chypre (comme ce fut le cas récemment) et en Europe d’une manière générale, de partir en guerre contre certains États du Golfe, de se livrer à des opérations mafieuses et de blanchiment d’argent en Amérique du Sud ou en Afrique dans le but de financer cette lutte nébuleuse contre les « dangers » israéliens.
Ce combat contre les « dangers » israéliens ne connaît donc pas de frontières ou de garde-fous d’une quelconque nature. Peu importe si par voie de conséquence les Libanais doivent vivre dans une situation d’instabilité chronique, si l’État doit rester paralysé pour permettre la prééminence de la « résistance ». Et peu importe, surtout, si pour assurer cette lutte sans fin et sans horizons les Libanais doivent continuellement être perçus avec suspicion dans le monde entier et s’ils doivent perdre une journée entière et subir toutes sortes d’humiliations et de contraintes pour obtenir un quelconque visa pour l’étranger.
Dans ce jeu cynique, sans foi ni loi, auquel s’adonne le Hezbollah, c’est tout le pays et toute la population qui sont pris en otage, sans que les autres composantes du tissu social libanais n’aient leur mot à dire sur cette ligne de conduite guerrière. La violente réaction, compréhensible et légitime, des monarchies du Golfe contre l’activisme pro-iranien du Hezbollah sur leurs territoires, et la décision prise hier même par les 28 pays de l’Union européenne de placer sur leur liste noire des organisations terroristes la branche armée du Hezbollah (mais quelle différence avec la branche politique ? ) illustrent de manière déplorable la voie troublée dans laquelle le parti chiite entraîne l’ensemble des Libanais.
Tout bonnement, et sans détours politiques, l’enjeu est là, clair et limpide : une vie normale ou l’aventure guerrière. Une aventure sans horizons, pour servir, de surcroît, la raison d’État d’une puissance régionale aux visées hégémoniques et aux ambitions démesurées. Et face à cette alternative, aucune compromission n’est possible. Surtout lorsque les suppôts du régime des mollahs de Téhéran s’obstinent à percevoir le pays du Cèdre comme leur petite propriété privée au service de leurs maîtres penseurs perses...


La vie anormale que nous menons depuis des decennies n'est pas due seulement au Hezbollah M. Touma....
16 h 48, le 24 juillet 2013