Adeel Malik est membre des Economies of Muslim Societies de l’Université d’Oxford.
Le taux de chômage a presque doublé en Tunisie et en Égypte, tandis que les investissements directs à l’étranger se sont raréfiés dans l’ensemble du monde arabe. Les recettes du tourisme, bien que solides, sont elles aussi en déclin, et les difficultés budgétaires demeurent considérables. Or cette urgence économique n’est nullement reflétée dans une quelconque réponse politique, laquelle reste douloureusement lente, voire inexistante.
Le déficit budgétaire de l’Égypte dépassera par exemple 11 % du PIB cette année. Pourtant, les dirigeants du pays continuent de se contenter de réfléchir aux dispositions d’un prêt absolument nécessaire de la part du Fonds monétaire international. L’an dernier, la réduction par le gouvernement des subventions aux carburants n’a été suivie d’aucune réforme supplémentaire, et la nécessaire augmentation des impôts a été rapidement retardée après avoir été annoncée par le président Mohammad Morsi.
La quasi-totalité des acteurs politiques présents en Égypte, ainsi que dans les autres pays arabes en transition, admettent la nécessité d’une réforme économique. Ni les citoyens ni les décideurs politiques ne semblent cependant prêts à en supporter le coût social et politique. Dans un climat politique lourd et incertain, qui fait quotidiennement apparaître de nouvelles crises, rien de surprenant à ce que la réforme économique soit constamment reportée.
Les responsables politiques sont conscients du fait que la stabilisation macroéconomique et la cohésion sociale ne peuvent être réconciliées à court terme. Il est peu probable qu’une amputation des subventions alimentaires et énergétiques, destinée à réduire la pression budgétaire, réunisse les faveurs du peuple dans un pays comme l’Égypte, où 40 % du revenu par habitant est attribuable à l’alimentation. La politique entrave ainsi les efforts de renforcement des finances publiques. Pendant ce temps, les recommandations strictes du FMI menacent d’exacerber l’instabilité politique, les citoyens n’ayant plus peur de descendre dans la rue pour manifester leur mécontentement.
Cette impasse actuelle face à la réforme économique met en évidence un aspect plus large : les régimes existants en matière de subventions et de fiscalité ne peuvent être réformés sans une redéfinition préalable du contrat social de base, qui a depuis longtemps troqué l’objectif de répartition des richesses contre celui de l’assentiment politique. Or un tel comportement est extrêmement risqué de la part d’un responsable politique individuel, comme d’un pays tout entier, à une telle période d’incertitude économique et de chômage de masse.
Afin de ménager l’espace politique nécessaire à la réforme économique, il appartient aux dirigeants arabes d’adopter un pacte régional de croissance – une sorte de plan Marshall – qui permettrait de faciliter de nouveaux investissements majeurs destinés à raviver l’activité économique. N’est-il pas en effet plus aisé de réformer les régimes de subventions lorsque l’économie est en croissance.
Par ailleurs, il est essentiel de bâtir des marchés compétitifs afin d’appuyer une croissance durable du PIB. À cet égard, les barrières régionales au commerce, qui s’avèrent encore plus répandues dans le monde arabe qu’en Afrique subsaharienne, doivent être démantelées. En consentant à un tel pacte, les pays arabes pourraient ainsi s’engager à réformer leurs systèmes de subventions ainsi qu’à abaisser les restrictions aux échanges économiques transfrontaliers.
La dimension régionale de la prospérité a longtemps été négligée par le monde arabe. Or la faiblesse des liens régionaux limite le potentiel de croissance des petites entreprises, rendant celles-ci dépendantes à l’appui de l’État. En effet, si les dirigeants arabes ont pour habitude de citer la Turquie comme un exemple d’espoir, ils reconnaissent rarement combien la récente transformation du pays, du statut de « grande malade de l’Europe » à celui de marché émergent parmi les plus dynamiques au monde, n’aurait pas été possible si le pays ne s’était pas efforcé d’établir des synergies régionales.
De tels liens sont particulièrement importants pour l’Égypte et la Tunisie, qui seront condamnées à des difficultés dans la réduction du chômage à moins que le marché du travail libyen – qui a toujours historiquement attiré les migrants des pays nord-africains avoisinants – ne soit rouvert. Et si la situation de la Tunisie semble plus prometteuse, le déclin paralysant de l’investissement y menace également de faire dérayer les efforts de réforme. Alors que l’Europe est enlisée dans la crise, les flux de capitaux en provenance de voisins arabes de la Tunisie, riches en ressources, représentent pour le pays un espoir de taille.
Par ailleurs, il est nécessaire que les pays arabes revoient à la hausse leurs dépenses en faveur du développement. Les banques œuvrant dans la région pour le développement ayant très largement échoué à servir de véhicules de coordination et d’engagement, il serait nécessaire qu’une nouvelle institution – de type Banque européenne pour la reconstruction et le développement – soit instaurée afin de gérer l’aide régionale ainsi que le coût de la transition économique. De nouveaux véhicules d’investissement, tels que les fonds souverains et la finance islamique, pourraient également contribuer à financer des entreprises en manque de crédit.
Dans le même temps, il est nécessaire que les pays arabes harmonisent leurs efforts actuels en matière d’aide. Pendant trop longtemps, les gouvernements arabes se sont contentés de régler les difficultés au moyen d’argent, les États riches du Golfe ayant en effet subventionné les services publics de leurs voisins en difficulté. Ces deux dernières années, l’Arabie saoudite a fourni au Yémen plus de 3 milliards de dollars, et le Qatar près de 5 milliards de dollars à l’Égypte depuis 2011, lui en ayant promis 3 milliards de plus. Les Émirats arabes unis ont eux aussi récemment promis 2,5 milliards de dollars au Bahreïn. Cette aide inconditionnelle ne fait pourtant que retarder les réformes, dans la mesure où elle allège les contraintes budgétaires, réduisant ainsi la pression sur les décideurs politiques, et instaurant un aléa moral.
Le printemps arabe a exposé au grand jour un certain nombre de défaillances concernant non seulement les États dans leur individualité, mais également la région tout entière. Cette réalité exige désormais une redéfinition des relations non seulement entre les citoyens et l’État, mais également entre les différents pays arabes. Plus important encore, il n’est plus judicieux aujourd’hui de diviser les États arabes en un groupe de donateurs et un groupe de bénéficiaires, ou de pays riches en ressources et d’autres pays pauvres en la matière. Il est dans l’intérêt de chaque État de la région – y compris dans l’intérêt de pays ne semblant pas faire face à une menace imminente de révolte – de contribuer à la relance économique de ses voisins et de faciliter leur transition politique.
Traduit de l’anglais par Martin Morel.
© Project Syndicate, 2013.


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23 h 40, le 13 mai 2013