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La Cilicie médiévale, État puissant de l’Orient chrétien

Ouvrage L’histoire de l’Arménie ne se résume pas à « des larmes et des massacres ». Ni ne se réduit à sa terre historique enclavée entre d’immenses empires. Elle est marquée par les pages « glorieuses et riches » de la Cilicie, un royaume situé « au centre du monde eurasiatique » entouré par les Francs, les Grecs, les Syriaques, les Arabes, les Turcs. Et au milieu du XIIIe siècle, du fait de son alliance avec les Mongols, c’était l’État « le plus puissant de l’Orient chrétien ».
May MAKAREM | OLJ
01/05/2013

De passage au Liban pour donner deux conférences à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) et le Centre international des sciences de l’homme, à Jbeil, l’historien Claude Mutafian a présenté à L’Orient-Le Jour son dernier opus, L’Arménie du Levant, XIe-XIVe siècle, paru aux éditions Les belles lettres. Richement illustré de documents anciens, de gravures, de manuscrits, de monnaies, de sceaux, de tableaux généalogiques et de cartes géographiques, l’ouvrage en deux volumes, dédié à l’Arménie médiévale, reconstitue la « période faste » de la Cilicie, dont l’habile « jeu d’alliances politiques et matrimoniales » lui a permis de devenir « une pièce essentielle sur l’échiquier levantin ».


Bénéficiant d’un réservoir important de récits de voyageurs, d’ouvrages ecclésiastiques et des traductions de sources arabes, syriaques, persanes ou extrême-orientales, de chroniques et des documents francs, ainsi que de recueils d’inscriptions et de colophons jusqu’ici inédits, Mutafian réécrit cette Arménie médiévale qui, selon lui, a été étudiée « par bribes, rarement dans son ensemble ». Or, dit-il, « j’ai vite réalisé que malgré l’absence de continuité territoriale, les trajectoires de la Grande Arménie et du royaume de Cilicie sont restées fortement liées, au-delà des affinités culturelles comme la langue et la religion. Le catholicos était reconnu comme chef spirituel dans l’ensemble du monde arménien. Quant au roi, même si son autorité était limitée à la Cilicie, il était reconnu comme souverain aussi bien dans les colonies lointaines que dans la Grande Arménie où des princes arméniens ont fondé des principautés autonomes sous la suzeraineté du royaume de Géorgie. Les colophons donnent une preuve éloquente de la solidarité politique permanente. D’autre part, les manuscrits circulaient de l’une à l’autre, les intellectuels faisaient la navette et les idées se propageaient avec une étonnante rapidité. » Pourquoi alors avoir conservé le titre de l’ouvrage malgré cette extension géographique ? Sa réponse est simple : « C’est au Levant qu’étaient concentrés les pouvoirs arméniens indépendants, l’État et le catholicosat. »

Une migration inédite
« La période allant du XIe au XIVe siècle était la plus riche de l’histoire de l’Arménie », affirme Claude Mutafian. Il y avait deux Arménie : l’Arménie historique et la Cilicie où les familles nobiliaires fuyant le joug turc en 1064 sont allées se réfugier et se joindre à une importante population arménienne déplacée en 1045 par l’Empire byzantin, pour protéger sa frontière avec le califat arabe.


Mais cette migration n’était pas ordinaire. Selon l’auteur, « c’était une migration étatique, totalement inédite, unique dans l’histoire de l’humanité. Car, en s’expatriant, les grandes familles arméniennes, comme les Roubénides et les Héthoumides, avaient un objectif précis : recréer un royaume d’Arménie au Levant ».


Avec sa large façade maritime, la Cilicie, aujourd’hui obscure région de la Turquie, était « un paradis » protégé de l’Asie mineure par la chaîne du Taurus, au nord, et de la Syrie par la chaîne de la Manus, à l’est. Située au nord-est de la Méditerranée, sur la route directe entre l’Europe et Constantinople, d’une part, l’Égypte, l’Iran, La Mecque et Jérusalem, de l’autre, la Cilicie a été « un témoin privilégié de l’histoire de l’Eurasie ». Les chapitres déroulent la trajectoire et la diplomatie du monde arménien depuis l’arrivée des croisés jusqu’à la chute du royaume à l’ère des Mamelouks, en 1375. Au fil des pages se révèlent « la remarquable adaptation arménienne aux rapports de force » et « les subtiles négociations » du prince Léon 1er qui, sous le règne byzantin, a réussi à élever la principauté au rang de royaume, grâce au soutien de l’empereur germanique Frederic 1er de Barberousse et de son fils Henri IV. Cela, sans oublier Héthoum, « le seul souverain chrétien qui ait osé pactiser avec les Mongols ». Réalisant qu’aucune résistance n’était possible face à ces envahisseurs, qui ont écrasé les Turcs à Sedar, en 1243, le roi entreprend un voyage périlleux jusqu’en Mongolie pour sceller une alliance avec le khan et sauver le royaume. Foisonnant de détails, l’ouvrage – qui aborde les aspects religieux, institutionnels, politiques, culturels, commerciaux et militaires, dans le royaume et en Grande Arménie – nous entraîne aussi sur la trace d’une mosaïque d’États, d’ethnies et de culture qui ont dominé la région et contribué à écrire son histoire. De ce fait, cette importante synthèse des événements séduira tout autant le lecteur arménien que les amateurs des croisés, des chrétiens orientaux, de l’islam médiéval ou des Mongols.

La cinquième colonne
Par ailleurs, trois chapitres sont consacrés aux généalogies « qui ont été revues de fond en comble et qui ont permis de rectifier plusieurs idées erronées », souligne l’auteur, avant d’aborder les alliances matrimoniales avec les Francs qui ont hissé des princesses arméniennes « à la tête de trois États latins ». En effet, les croisés, ayant fondé quatre États au Levant (les comtés d’Edesse et de Tripoli, la principauté d’Antioche et le royaume de Jérusalem), cherchaient des épouses. Or ils ne pouvaient pas s’unir à des musulmanes ; ni à des femmes grecques, en raison du schisme entre l’Église grecque et latine ; ni d’ailleurs à des syriaques, car celles-ci n’avaient pas de structure nobiliaire. Ne restaient donc que les « jolies princesses arméniennes qui, du coup, sont devenues une cinquième colonne dans
les États francs ! ».


Mutafian cite à titre d’exemple Baudoin II, roi de Jérusalem qui a épousé une princesse arménienne qui lui a donné quatre filles : la cadette s’est faite religieuse ; Alice a épousé le prince d’Antioche ; Hodierne, le comte Pons de Tripoli ; et Mélisende, l’aînée, a été reine de Jérusalem pendant trente ans. D’autres réseaux familiaux se forment avec la noblesse de Chypre (les Lusinian) ; de Tebnine – Liban (les Toron) et les châtelains de Monfort, etc.
D’autre part, un dernier volet aborde la culture et les arts qui se développaient dans les deux Arménie. Il est présenté sous forme d’un recensement des principaux centres et d’une étude de leur activité dans le monde arménien. De même une abondante iconographie, consistant en plus de 200 illustrations, révèle l’immense richesse culturelle tant à travers l’architecture que la peinture, ou la sculpture à partir des « khatchkars » ou pierres-croix, si particulières à l’art arménien. Marquées par les influences des cultures voisines, elles traduisent le caractère cosmopolite de cette Arménie du Levant dont le monde arménien est indissociable.
Un magnifique ouvrage qui tiendra une place privilégiée dans votre bibliothèque.

 

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