L’histoire s’avance masquée. Cet axiome historique, toujours vrai, nous le voyons à l’œuvre aujourd’hui chez nous et autour de nous. Chez nous, une grève générale ouverte paralyse à tour de rôle nos services publics. Elle a pour objectif déclaré la promulgation d’une nouvelle grille des salaires dans le secteur public. Elle se heurte à un obstacle jusqu’à présent insurmontable. Où trouver l’argent qui financera les augmentations de salaires ? Dans un surcroît de taxes indirectes, comme une hausse de la TVA ? Dans une surtaxe sur des produits de luxe ? Dans la lutte contre l’évasion fiscale ? Dans un impôt sur la fortune ? Dans la lutte contre la corruption ? Voilà où se déroule le débat véritable. Sous les apparences d’une augmentation des salaires, le combat réel que livre Hanna Gharib est celui de la justice fiscale. C’est-à-dire de la justice tout court. L’histoire s’avance masquée.
Chez nous toujours : des partis représentatifs des communautés chrétiennes, et même certaines autorités religieuses, se sont prononcés en faveur d’un projet de loi électoral qui fragmente le collège électoral national et fait élire les députés par leurs communautés respectives. Ce projet s’est heurté à l’opposition du chef de l’État, un chrétien, et des principaux courants politiques des communautés sunnite et druze, au motif qu’il contredit le pacte de coexistence intercommunautaire à l’origine même du Liban. Pour ses opposants, ce projet, qui a pour objectif déclaré d’assurer que les députés élus aux sièges chrétiens le soient par un électorat majoritairement chrétien, est un facteur de désintégration désastreux pour la patrie. On se retrouve dans une situation où ce sont les sunnites et les druzes du Liban qui défendent aujourd’hui la conscience nationale dont les chrétiens, et les maronites en particulier, ont été le moteur historique. L’histoire s’avance masquée.
Chez nos voisins, une révolution est en cours. Avec ses croyances d’un autre âge, le combattant salafiste lutte côte à côte avec le militant nationaliste, pour hâter l’avènement de la démocratie, qui est aux antipodes de son modèle socio-religieux. L’histoire s’avance masquée, malgré la furie homicide dont les échos ébranlent tous les jours nos consciences (et ravivent nos souvenirs).
Il est particulièrement passionnant d’observer la direction que prend l’histoire, et sous quelles impulsions, dans la perspective chrétienne d’une théologie de l’histoire. Une doctrine à laquelle, disons-le tout de suite, nul n’est tenu d’adhérer. Le philosophe russe Nicolas Berdiaev en résume une des formules par une phrase simple et saisissante : « Ce ne sont pas toujours les forces de Dieu qui font la volonté de Dieu dans l’histoire. » En d’autres termes : les forces à l’œuvre dans l’histoire ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être. Un exemple tiré de l’Ancien Testament est souvent cité à ce sujet : parlant du retour du peuple hébreu de son exil babylonien (vers le milieu du Ve siècle AC), sous l’impulsion du roi de Perse Cyrus, un monarque « païen » aux yeux des tribus d’Israël, le prophète Isaïe, met cette phrase dans la bouche de Yahvé : « Mon ami accomplira mon bon plaisir. »
Avec une érudition incomparable, l’historien Henri-Irénée Marrou a montré, dans son maître ouvrage La Théologie de l’histoire, combien la justice sociale, si chère à l’Église et si présente à la conscience de chaque chrétien, fut redevable dans l’Europe du XIXe siècle aux luttes de forces ouvrières absolument étrangères, sinon violemment hostiles, à l’Église.
La perte du sens de la mission
Aujourd’hui, et proche de nous, le jésuite Paolo Dall’Oglio, dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour la semaine dernière, accablait l’Occident, en le rendant en bonne partie responsable, par son islamophobie, du renforcement du salafisme dans les pays musulmans, par opposition aux courants musulmans modérés et libéraux.
À l’entendre, on peut dire que c’est l’islamophobie, plutôt que le printemps arabe, qui menace de vider l’Orient de ses chrétiens. L’islamophobie, qui vient s’ajouter au relativisme moral, à l’hédonisme charriés par la culture occidentale, et dont le résultat en Orient est cet affaissement moral des chrétiens marqué par la perte totale du sens de leur mission.
Deux voix absolument étrangères l’une à l’autre, celle de Paolo Dall’Oglio et de Neemat Frem, président de l’Association des industriels, viennent de le dire dans nos colonnes, la semaine dernière, à quelques jours de distance. Sans le sens de leur mission, tous les chrétiens finiront par quitter l’Orient pour une Europe (ou un monde occidental) déchristianisée où ils gagneront leur vie, mais perdront leur âme. « Il y a tellement d’autres pays où il est plus agréable de vivre », disait, avec une fausse candeur, Neemat Frem. En effet.
Ainsi, ce qu’il faut aux chrétiens d’Orient, avant toute initiative diplomatique, avant tout programme, c’est une nouvelle évangélisation qui les rendra à leur véritable identité, et non à cette superficielle personnalité confessionnelle faite de peur, d’aversion, de mépris et de haine, et à laquelle nous devons le « projet orthodoxe ». Une nouvelle évangélisation qui démasquera l’histoire et leur ouvrira les yeux sur ce qui se passe en profondeur, et sur les sacrifices qu’ils doivent consentir pour que triomphe dans l’histoire le message de paix qui leur a été confié.

