De sa maison, à Fukushima, Mikio Nihei appelle ses filles, parties avec leur mère, peu après le tsunami de 2011, à Tokyo, loin des radiations. AFP/Yoshikazu TSUNO
Il est seul dans son salon. Il a placardé au mur des photos de sa femme et ses deux fillettes, des lettres aussi. Mikio Nihei vit dans une banlieue de Fukushima, son épouse et ses enfants se sont réfugiés à Tokyo. Il les voit une fois par mois. Et c'est comme ça depuis deux ans, depuis le drame nucléaire de mars 2011.
"Je ne sais pas combien de temps on va tenir", soupire Mikio. "Je deviendrais fou si je ne trouvais pas à m'occuper, surtout le week-end. Par exemple je fais le ménage à la maison", raconte à l'AFP cet employé de 38 ans, tout en retenue. Aller souvent à Tokyo lui coûterait trop cher. Cadre administratif dans une firme de pièces détachées d'automobiles, ses revenus ont baissé depuis que la société a supprimé les heures supplémentaires cette année. "C'est dur de joindre les deux bouts, avec cette vie en double".
La centrale maudite est à une soixantaine de kilomètres mais, par peur des radiations, sa femme Kazuko avait décidé quelques jours après la catastrophe de fuir loin, le plus tôt possible, avec ses filles.
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Il avait d'abord fallu organiser l'exode : trouver de l'essence pour la voiture, puis atteindre une gare à 50 km de Fukushima et sauter dans l'un des quelques trains à grande vitesse qui roulaient encore dans cette région martyrisée par un séisme de magnitude 9 et un tsunami géant.
Aujourd'hui, elle vit dans un tout petit appartement en banlieue de la capitale. La préfecture de Fukushima paye le loyer, mais le gaz, l'eau et l'électricité sont à sa charge. Dans le même immeuble, elle a retrouvé d'autres mères et enfants de Fukushima.
"Je ne voulais pas que mes filles risquent de souffrir, qu'elles mangent du riz ou des légumes de la région. Je veux continuer à vivre comme ça jusqu'à ce qu'elles deviennent adultes", témoigne-t-elle.
Aujourd'hui commerciale dans une compagnie d'assurance, Kazuko n'est jamais retournée "là-bas". La peur des radiations habite toujours cette femme déterminée.

Kazuko Nihei (au centre) et ses deux filles, à Tokyo. AFP/Toru YAMANAKA
Ce n'est pas le rapport récent de l'Organisation mondiale de la santé qui pourrait la rassurer : selon l'OMS le risque de cancer de la thyroïde augmente de 70% chez les sujets de sexe féminin exposés au stade de nourrisson dans la région la plus contaminée. "Ces calculs ont été basés sur l'hypothèse que les gens ont continué de vivre dans cette zone et de manger de la nourriture interdite. Mais ce n'est pas le cas", a répliqué un responsable du ministère japonais de l'Environnement.
Les experts sont toujours "divisés sur la manière de calculer l'impact d'une exposition à long terme à de faibles doses radioactives" et "il est erroné de croire que les résidents (proches de la centrale) vont développer des cancers dans ces proportions", a-t-il ajouté.
En tout cas, deux ans après la catastrophe, la zone strictement interdite diminue au fur et à mesure que le niveau de radiations descend sous les 20 millisieverts fixés comme limite annuelle au-delà de laquelle les populations doivent être évacuées.
Alors qu'il faudra 30 à 40 ans pour démanteler la centrale accidentée, la région est à peine convalescente : agriculteurs et pêcheurs ne vendent pas ou peu. Les vergers non loin de la maison des Nihei sont quasi ruinés, faute d'acheteurs, même si certains commencent à timidement revenir.
Du coup, les familles qui ont en partie fui, comme celle des Nihei, ne sont pas loin d'être mal vues : elles seraient finalement une mauvaise publicité alors que les autorités régionales veulent accélérer le retour des habitants.
D'ailleurs, dans son quartier, Mikio ne parle pas trop avec ses voisins. Beaucoup sont restés avec leurs enfants.
"C'est clair que la préfecture veut couper les subventions aux personnes évacuées qui ont quitté la province de Fukushima, car elle veut les faire revenir dans la région. Quant à ceux qui sont partis volontairement, comme ma famille, les autorités n'ont pas la moindre idée de comment les aider. De toute façon, elles ne nous écoutent même pas", dit Mikio.
Il regarde pensif par la fenêtre de sa maison au milieu des rizières. Il neige sur son jardin qui blanchit vite. "Mes enfants aimaient tellement que je tire la luge". Tout près de là, devant une école secondaire, des gosses rentrent chez eux après des activités extra-scolaires. Mikio les suit machinalement des yeux.
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