Certes, il s’agit là, à l’évidence, de propos populistes destinés à la consommation interne. Ils reflètent aussi à n’en point douter une aspiration, maladive, des mollahs à vouloir donner à la République islamique une stature de première puissance régionale, et pour ce faire, ils se doivent de hausser démesurément le ton, de se montrer menaçants afin d’imposer leurs ambitions géopolitiques. Mais au-delà de telles considérations, force est de relever que les propos démagogiques du président Ahmadinejad sont significatifs d’un état d’esprit, d’une certaine structure de pensée, voire d’une vision du monde et de la chose publique, caractéristiques du régime des mollahs. Et en digne descendant de ses maîtres, le Hezbollah est manifestement imprégné de ce même état d’esprit, de cette même structure de pensée. « Wilayet el-faqih » oblige...
En clair, aussi bien les mollahs de Téhéran que les « pontifes » du Hezbollah au Liban se distinguent par une même posture politique (commune, d’ailleurs, aux fondamentalistes sunnites) : une arrogance poussée jusqu’à ses derniers retranchements ; le profond mépris des valeurs d’un humanisme universel qui marquent généralement les rapports du monde contemporain ; une action politique de type milicien, fondée sur la menace, l’intimidation, le rejet des pratiques et règles démocratiques, le terrorisme intellectuel, pour ne pas dire le terrorisme tout court. En résumé, deux mots peuvent refléter une telle posture : mépris de l’autre, du système international ; et arrogance. Une rétrospective succincte de certains faits et événements de ces dernières années permet d’illustrer ce comportement pernicieux, tant en ce qui concerne l’actuel régime iranien que le Hezbollah.
Pour ce qui a trait aux mollahs, cette attitude sans foi ni loi est surtout perceptible au niveau du dossier du nucléaire iranien. Le secrétaire d’État a appelé il y a quelques jours la République islamique iranienne à venir négocier « avec sérieux » son programme nucléaire lors de la nouvelle réunion prévue dans deux semaines au Kazakhstan avec les représentants des grandes puissances. « La balle est dans le camp de l’Iran (...) La communauté internationale est prête à répondre si les Iraniens viennent aux négociations en étant disposés à parler véritablement du problème de fond » portant sur ce contentieux, a notamment déclaré le chef de la diplomatie US. Quelques jours plus tôt, c’était le vice-président Joe Biden qui prônait un dialogue direct avec Téhéran.
Cette politique de la main tendue est peut-être louable dans l’absolu, mais elle tend à occulter une réalité un peu trop amère. L’opinion publique a sans doute oublié, ou ne sait simplement pas, que le bras de fer entre les grandes puissances et la République islamique au sujet du dossier nucléaire remonte ... au début des années 2000 (sans compter le contentieux d’Eurodif entre la France et Téhéran, qui fut à la base de l’enlèvement par les pionniers du Hezbollah des otages français à Beyrouth dans les années 80). C’est en effet en août 2002 que la communauté internationale découvre, grâce aux indiscrétions d’un dissident iranien, que Téhéran dissimulait son programme nucléaire en
s’abstenant de faire état de l’existence de deux sites jusque-là inconnus.
À partir de cette date, la République islamique et la communauté internationale n’ont pratiquement jamais cessé de jouer au chat et à la souris. En novembre 2004, l’Iran annonce, sous la pression de certaines puissances occidentales, la suspension temporaire de l’enrichissement de l’uranium. Le pouvoir iranien reviendra toutefois sur ce « geste de bonne volonté » en août 2005, quelques jours après l’élection d’Ahmadinejad à la présidence. En février 2006, le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’Énergie atomique (AIEA) décide de transmettre le dossier du nucléaire iranien au Conseil de sécurité de l’ONU. C’est alors qu’est donné le coup d’envoi d’une (très) longue série de sanctions, de négociations, de tractations, de réunions, de manœuvres, de contre-manœuvres, de rendez-vous manqués, de propositions, de contre-propositions, de prises de position en flèche, qui se succèdent de manière épisodique depuis près de sept ans – si ce n’est plus – sans qu’aucun progrès tangible ne soit enregistré sur ce plan. Bien au contraire, la République islamique n’a fait qu’aller de l’avant, lentement et subrepticement, dans le développement de son programme nucléaire tout en feignant, chaque quelques mois, de vouloir négocier et dialoguer. Ce scénario de dupes dure depuis une dizaine d’années, si bien que l’Iran donne l’impression de mener pratiquement l’Occident en bateau dans cette affaire.
Ce dossier constitue l’une des nombreuses illustrations du mépris que le régime des mollahs manifeste à l’égard de la communauté internationale. Et à cet égard, le Hezbollah libanais est à (très) bonne école. Car il affiche depuis plusieurs années une attitude similaire de dédain et d’arrogance outrancière à l’égard de toutes les factions locales et, d’une manière générale, de la conjoncture globale sur la scène libanaise, au point qu’il semble estimer que le pays tout entier est sa propriété privée. Les exemples sur ce plan ne manquent pas...
L’épisode du drone envoyé au-dessus d’Israël pour prendre des photos transmises directement, à en croire les responsables iraniens, aux autorités de Téhéran sans que le chef de l’État ne soit informé de l’opération constitue rien moins qu’un outrage au président de la République. Le scandale de la libération, au bout de six mois de détention, du milicien qui a abattu de sang-froid le capitaine Samer Hanna à bord d’un hélicoptère de l’armée, ainsi que le refus obstiné du Hezbollah de livrer à la justice internationale les assassins présumés de Rafic Hariri et à la justice libanaise le cadre du parti accusé d’avoir tenté d’assassiner le député Boutros Harb représentent autant d’affronts à la justice internationale et locale. Le renversement, sous le coup des menaces miliciennes et de l’intimidation, de la majorité parlementaire issue des élections de 2009 ne peut s’expliquer que par le mépris manifesté à l’égard des électeurs libanais et du système politique dans son ensemble. Quant aux interventions et opérations auxquelles s’est livré, et se livre, le Hezbollah dans nombre de pays – de la Bulgarie à la Libye, en passant par Bahreïn, les Émirats, le Yémen, l’Irak et évidemment la Syrie – elles illustrent à quel point le Hezbollah ne perçoit le Liban que sous l’angle d’une petite pièce du grand puzzle des desseins régionaux des mollahs.
Et pour le grand malheur du pays du Cèdre, et du projet libaniste libéral s’inscrivant dans la lignée de la pensée de Michel Chiha, l’état d’esprit de cet intégrisme chiite jusqu’au-boutiste n’a rien à envier à la logique obscurantiste du jihadisme et du fondamentalisme sunnite qui, bien que fortement contesté, gagne malgré tout du terrain un peu partout dans la région.


C'est la " Parento-tyranno-Démocratie " qu'on n'apprend pas à l'école...
10 h 23, le 12 février 2013