À voir les choses de loin, on croirait que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, alors qu’en faisant quelques pas vers la réalité, l’on serait tenté de dire : ce n’est que trop de bruit pour rien. La dernière prouesse en date est l’organisation, en partenariat avec l’Iccrom, d’un cycle sur la préservation du patrimoine en temps de conflit ou de catastrophe naturelle.
Des reportages sur nos petits écrans nous ont montré des « experts » qui apprennent comment intervenir en cas de sinistre afin de sauver les objets archéologiques en tout genre. Louable, diriez-vous. Certes. Mais le travail des archéologues (certifiés, évoluant dans le domaine public ou même privé) ne consiste-t-il pas principalement à chercher parmi les décombres des reliques du passé enfouies sous terre ?
Interrogation toute bête peut-être, mais vraie quand même, ces archéologues étant ceux qui normalement doivent former les équipes professionnelles de sauvetage, secondées seulement par ces « experts amateurs » ; sur ce il faudrait les localiser et les répartir par groupe et par région. Une fois formées, ces équipes devraient alors être affectées respectivement aux éventuelles cibles dûment répertoriées. Une telle action constitue l’étape suivante nécessaire et même obligatoire à mettre en place, en parallèle avec la formation de nouveaux groupes d’« experts amateurs », à entreprendre dans d’autres villes libanaises. Dans un domaine comme celui-là, l’État n’a pas le droit de se désister de ses responsabilités et la société civile ne doit pas commettre l’erreur ni tomber dans le piège de se lancer dans un projet de substitution, essayant de combler les lacunes de l’administration, mais plutôt de pousser celle-ci à faire son devoir de sauvetage du patrimoine, tout en lui assurant le support dont elle aurait éventuellement besoin.
Cependant, à l’heure actuelle, les évidentes menaces mettant en péril le patrimoine libanais ne sont aucunement un possible incendie ou un état de guerre. Quinze ans de conflits utérins ont laissé intact ce qui se cachait sous terre et même épargné la majorité des sites actuels.
Par contre, des déprédations insoutenables se perpétuent depuis des décennies sur le sol libanais, spécialement dans la capitale, où des sites archéologiques disparaissent à vue d’œil, à un tel point qu’il serait juste de qualifier ce carnage d’ethnocide culturel et identitaire.
En vingt ans de « reconstruction », plus de deux cents sites ont disparu rien qu’à Beyrouth, et ces crimes semblent s’amplifier au lieu de s’atténuer. Le vrai danger réside dans ce mutisme face à ces atrocités et l’absence d’informations imposée volontairement ou même involontairement, vis-à-vis d’une opinion qui considère, à tort, avoir « d’autres chats à fouetter ».
En vue d’une réelle sauvegarde du patrimoine en péril et en sus de cette formation à effectuer auprès de groupes restreints, la sensibilisation de la société civile s’avère nécessaire, notamment en lui permettant de réaliser que le patrimoine n’est pas une chose abstraite, et que ce legs de nos ancêtres commun est une richesse effective, tant sur le plan identitaire que sur les plans historique, culturel et même économique.
Prenons comme modèle le patriotisme égyptien suite à l’incendie de l’Institut d’Égypte au Caire, quand nous avons vu des dizaines de bénévoles – sans formation préalable – sauver des décombres des milliers de documents et d’archives.
Partant de ce principe, pour que toute formation en vue de la préservation des artefacts en temps de conflit ou de catastrophe naturelle soit vraiment complète et efficace, il faut en plus lui assurer un soutien populaire adéquat, d’où la nécessité d’entamer de suite une large campagne d’information au niveau de toute la population sur la nécessité de la préservation des richesses de notre patrimoine, afin que tous les citoyens se sentent davantage concernés par ce capital national considérable ; il importe aussi de les exhorter à le valoriser, le promouvoir, le protéger et, en cas de besoin, à participer à son sauvetage.
Marie-Josée E. RIZKALLAH
Poète, écrivaine, artiste-peintre


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