À en juger par les apparences, le nouveau pouvoir tenu par les Frères musulmans installé au Caire dans le sillage de la révolution de janvier 2011 semble s’être engagé sur la voie de la tentation totalitaire. Dans ce qui a paru être une manœuvre particulièrement habile, le président Mohammad Morsi a en effet profité de l’indéniable crédit qu’il a acquis en réussissant à garantir une trêve entre Israël et Gaza, pour décider unilatéralement de renforcer et de bétonner sensiblement ses prérogatives présidentielles, au détriment notamment du pouvoir judiciaire, en publiant la très controversée « Déclaration constitutionnelle ». Certes, il affirme qu’il ne s’agit là que d’une mesure transitoire et il se défend d’avoir de quelconques velléités dictatoriales. Faut-il le croire ?
L’on ne peut s’empêcher de relever à cet égard qu’à la veille des élections présidentielles qui ont suivi l’éviction de Hosni Moubarak, les Frères musulmans s’étaient engagés publiquement à ne pas présenter de candidat à la présidence afin de prouver qu’ils n’ont pas l’intention de monopoliser le pouvoir. On connaît la suite ...
Il aurait été concevable d’accorder au président Morsi le bénéfice du doute en prenant pour argent comptant les assurances qu’il a fournies, non pas directement et publiquement, mais par l’intermédiaire de ses proches collaborateurs. Mais ce qui rend sa démarche suspecte, c’est sa détermination à faire approuver la nouvelle Constitution au pas de charge. Mettant subitement un terme à plusieurs mois de blocage et de léthargie, la commission constituante chargée de plancher sur le texte de la Loi fondamentale de l’ère post-Moubarak a entrepris d’examiner et d’avaliser à la va-vite, en l’espace de 18 heures, plus de 230 articles d’un document aussi vital et crucial qu’une nouvelle Constitution.
Plus grave, et plus inquiétant, encore : cette démarche expéditive est le fruit d’une commission contrôlée par les Frères musulmans et dont se sont retirés – précisément en raison d’une telle mainmise – les représentants de la collectivité chrétienne et des courants laïcs et libéraux. Et pour accroître davantage les appréhensions exprimées par plus d’un milieu, notamment dans certaines grandes capitales occidentales, le président Morsi a balayé de la main la contestation d’une bonne partie des magistrats qui dénoncent aussi bien les dispositions de sa Déclaration constitutionnelle que l’organisation tout aussi expéditive – en l’espace de deux semaines – d’un référendum sur la Loi fondamentale sans que les Égyptiens ne puissent prendre le temps qu’il faut pour étudier et débattre d’un document censé poser les jalons de la vie politique de la « nouvelle Égypte », celle qui devrait émerger du printemps arabe.
Un couac similaire, mais évidemment d’une autre nature, est apparu parallèlement en Tunisie, pays précurseur de ce printemps arabe, où les trois partis qui forment l’équipe dirigeante qui a succédé à Zine el-Abidine Ben Ali (le parti islamiste « an-Nahda » et deux formations de gauche) sont accusés de s’être livrés à un partage du gâteau et d’avoir monopolisé le pouvoir – en s’engageant dans une opération de récupération de la révolution du jasmin – sans pour autant faire preuve d’efficacité dans le règlement de la crise socio-économique à laquelle est confronté le pays. D’où les graves émeutes dont plusieurs villes tunisiennes ont été le théâtre ces derniers jours.
Il s’agit là de la partie vide du verre ... Mais il y a aussi, fort heureusement, la partie pleine. Qu’un nouveau pouvoir se laisse engluer dans la tentation totalitaire, cela pourrait être dans une certaine mesure prévisible si l’on prend en considération le paramètre de la faiblesse humaine. Le plus important réside cependant dans le fait qu’une telle dérive a suscité aussi bien en Égypte qu’en Tunisie un fort soulèvement populaire qui, loin de s’essouffler, provoque au contraire un effet boule de neige. Et c’est précisément cette fronde qui s’étend à de larges pans de la société qui met clairement en relief le caractère fondateur et la portée historique du printemps arabe. Les dizaines de milliers de manifestants qui envahissent depuis quelques jours les places publiques dans les agglomérations en Égypte et en Tunisie, aussi bien au centre qu’à la périphérie, apportent la preuve que le temps où un pouvoir autocratique pouvait se croire tout permis sans que la rue ne réagisse paraît bel et bien révolu.
L’intérêt de ce double soulèvement égyptien et tunisien est qu’il illustre, dans la rue, que lorsque le spectre d’une nouvelle autocratie se profile à l’horizon comme résultat immédiat d’un bouleversement qui était censé être porteur de changement, une mobilisation populaire, musclée, étendue, mais pacifique, est généralement nécessaire afin de préserver les acquis, les principes et les objectifs d’une révolution. Le cas des juristes égyptiens qui se sont élevés publiquement contre les égarements constitutionnels du président Morsi, dénonçant par la même occasion les pressions exercées sur l’appareil judiciaire par les partisans des Frères musulmans, constitue un exemple digne d’intérêt mettant en relief le rôle que la société civile se doit d’assumer, sans relâche et avec vigilance, afin de sauvegarder les pratiques démocratiques naissantes d’une société en pleine mutation.
Une révolution ne saurait être considérée comme achevée à la faveur simplement de l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle élite dirigeante. Une vigilance et une mobilisation populaires paraissent incontournables durant la phase transitoire afin de barrer la route à une contre-révolution ou à toute tentation totalitaire. Et dans cette perspective, il est sans doute grand temps que le 14 Mars prenne conscience de la nécessité, parfois, d’un soulèvement populaire musclé mais pacifique pour préserver ses acquis et qu’il tire les leçons de l’exemple égyptien pour agir en conséquence. Car face à un Hezbollah théocratique, mû par un projet politique transnational et guerrier, une ligne de conduite de type « social-démocratie à la suédoise » finit par mettre en péril les valeurs et les spécificités sur lesquelles a toujours reposé le pays du Cèdre à travers l’histoire.


Comme il n'y a que les idiots qui ne modifient jamais leur vue du monde,j'avoue,humblement,être surpris,ravi,étonné voire plus si affinités,par la réaction des sociétés civiles tunisienne et egyptienne...la vérité est que je ne m'y attendais pas...et j'ai eu tort.Dont acte.Un moment de désespoir j'imagine...et une mauvaise analyse,peut-être de ce que j'imaginais être la pregnance des frères(si peu fraternels) musulmans...Pourvou qué çà doure....
06 h 08, le 04 décembre 2012